Le Souffle des Dieux : Pourquoi l’Afrique de l’Est écrase le monde du Marathon.

Voyage sur les hauts plateaux du Kenya et d’Éthiopie, où la douleur est moins rare que l’oxygène.


Poussière Rouge et Chronomètres

Il est 5h30 du matin à Iten, au Kenya. Le soleil n’a pas encore percé la brume de la vallée du Rift, mais le sol tremble déjà. Ce n’est pas un séisme, c’est un métronome. Des centaines de silhouettes filiformes frappent la terre battue rouge dans un silence quasi religieux, seulement troublé par le bruit de respirations courtes et le bruit des foulées.

Ici, à 2 400 mètres d’altitude, l’oxygène est une denrée de luxe, raréfiée de 25% par rapport au niveau de la mer. C’est ici que le monde occidental vient chercher des réponses. On voit débarquer des « Mzungu » (blancs) équipés de montres GPS à 800 euros et de chaussures à plaque carbone, venus tenter de percer le secret de gamins qui, il y a encore dix ans, couraient pieds nus pour aller à l’école.

L’ironie est mordante : l’industrie du running dépense des milliards en R&D pour gratter des secondes, alors que le secret réside peut-être simplement dans une vie de privations, une génétique sculptée par des millier d’année de survie et une capacité à souffrir qui ferait passer un moine shaolin pour un hédoniste.

Bienvenue en Afrique de l’Est, la terre du marathon.


La Forge Kényane : Les Kalenjin, une Anomalie Statistique

Si la course de fond était une religion, les Kalenjin en seraient les grands prêtres. Cette ethnie, qui ne représente que 12% de la population kényane, rafle environ 90% des médailles du pays. Statistiquement, c’est une aberration. ​

Le Mythe de l’Altitude et la Réalité du Sang

L’explication la plus courante est géographique. Vivre en altitude force le corps à produire plus d’hémoglobine pour capter le peu d’oxygène disponible. C’est vrai, mais insuffisant. Les Boliviens et les Népalais vivent plus haut, pourtant ils ne gagnent pas le marathon de Berlin.

Le secret Kalenjin est un cocktail explosif de génétique et de culture. Leurs jambes sont, en moyenne, plus fines aux extrémités (mollets et chevilles), ce qui réduit la consommation d’énergie à chaque foulée, un peu comme on enlèverait du poids au bout d’un pendule. Mais la physiologie ne fait pas tout.​

La Douleur comme Rite de Passage

C’est maintenant que l’on bascule dans l’anthropologie. Pour comprendre pourquoi un Kényan ne craque pas au 35ème kilomètre, il faut regarder ses rites d’initiation. Chez les Kalenjin, le passage à l’âge adulte (le Tumdo) a longtemps impliqué la circoncision traditionnelle, sans anesthésie. Et pour les versions les plus hardcore, le jeune homme doit endurer la douleur sans ciller, sans un cri, parfois en rampant nu à travers des orties urticantes avant l’acte​.

« Je croyais que j’allais mourir. Puis j’ai réalisé : non, laisse-moi essayer de persévérer. Encore une minute. Encore une minute.« 

Elly Kipgogei, coureur Kalenjin, à propos de son initiation.​

Cette tolérance à la souffrance, inculquée dès l’adolescence, se transpose directement sur la piste. Quand le corps hurle d’arrêter, le cerveau Kalenjin, conditionné par le rite, répond par le silence et la foulée suivante.


L’Empereur et le Business : Le Modèle Éthiopien

Si le Kenya est une fraternité de guerriers, l’Éthiopie est une entreprise impériale. Ici, la course est moins une question de tribus que de dignité nationale et de business plan.

Haile Gebrselassie : Le Roi-Soleil du Macadam

À Addis-Abeba, Haile Gebrselassie n’est pas seulement une légende sportive, c’est un magnat. L’homme qui a dominé le fond mondial a transformé ses records en empire immobilier. Il possède des hôtels, des cinémas, et une entreprise d’import automobile…​

« On peut laver son corps, mais comment lave-t-on son esprit ? En transpirant !« ​

Haile Gebrselassie

En Éthiopie, courir est un plan de carrière validé. À Bekoji, petite ville des hauts plateaux qui a produit les frères Bekele et les sœurs Dibaba, l’air sent l’eucalyptus et l’ambition. Contrairement au Kenya où l’on s’entraîne souvent en camps spartiates, l’Éthiopie a structuré un système où les gains sont immédiatement réinvestis dans l’économie locale. Kenenisa Bekele y a construit un hôtel 4 étoiles. Le message pour la jeunesse est clair : cours vite, et tu construiras ta ville.​

La Solitude du Coureur de Fond

Le style éthiopien diffère aussi dans la méthode. Là où les Kényans pratiquent le Fartlek (jeu de vitesse) en groupes massifs, créant une émulation collective brutale, les Éthiopiens privilégient souvent un coaching individualisé, scientifique, sur des pistes parfois chaotiques, renforçant des chevilles d’acier.​


Le Miroir Lointain : Les Tarahumara du Mexique

Pour comprendre l’exception est-africaine, il faut la comparer à son reflet inversé : les Tarahumara (ou Rarámuri) des Barrancas del Cobre au Mexique. Eux aussi sont nés pour courir. Eux aussi avalent des distances inhumaines.

Mais la comparaison s’arrête là.


Les Tarahumara courent en sandales de pneus (les huaraches), parfois sur 300 kilomètres, en buvant de la bière de maïs. Pour eux, la course est un acte spirituel, une forme de prière et de chasse à l’épuisement, pas une compétition contre le chronomètre.​

Pourquoi ne gagnent-ils pas les Jeux Olympiques ? Parce qu’ils s’en foutent.


Le Kényan court pour sortir de la pauvreté, pour le Mursik (un lait fermenté offert aux vainqueurs) et pour la gloire. Le Tarahumara court parce qu’il est humain.​
C’est la différence fondamentale entre le sport-performance et le sport-rituel.

L’un est calibré pour le podium, l’autre pour la vie.


La Vie Monacale : Le Cas Eliud Kipchoge

Au sommet de la pyramide se trouve un homme qui a transcendé son origine pour devenir une pure abstraction philosophique : Eliud Kipchoge.

Kipchoge ne court pas, il médite. A 21 km/h. Il vit dans le camp d’entraînement de Kaptagat comme un novice : il astique les toilettes, coupe ses légumes, dort dans un dortoir. C’est l’antithèse de la star du foot. Sa philosophie est celle du stoïcisme absolu.

« No human is limited. »

Eliud Kipchoge

Cette phrase, répétée comme un mantra, résume la psychologie est-africaine. La douleur n’est pas une limite, c’est une information. Sous la houlette de Patrick Sang (et de l’ombre tutélaire du « Parrain » irlandais Brother Colm O’Connell à Iten), Kipchoge a prouvé que la discipline battait le talent.

Son secret : l’ennui.

L’ennui de se lever tous les jours à 5h, de manger le même Ugali (bouillie de maïs sans saveur), de courir sur les mêmes routes poussiéreuses, tous les jours, pendant vingt ans.​


La Fin de l’Innocence ?

Aujourd’hui, l’Afrique de l’Est change. Le dopage a infiltré ce sanctuaire, ternissant l’image romantique du berger devenu champion. L’argent a amené la corruption.

Pourtant, si vous allez à Iten demain, vous verrez toujours ces centaines de silhouettes dans la brume. Vous verrez l’arche qui proclame « Welcome to the Home of Champions ». Et vous comprendrez que tant qu’il y aura cette faim (au propre et au figuré) l’Afrique de l’Est restera la terre des runners.

Les laboratoires occidentaux peuvent continuer à inventer des Super Shoes. Kaptagat continuera de produire des hommes et des femmes capables de courir avec ces chaussures, jusqu’à ce que leurs jambes deviennent de la pierre.

« Il y a beaucoup d’autres coureurs qui auraient pu gagner à ma place. » déclarait Abebe Bikila, après avoir gagné Rome 1960, pieds nus.

Fausse modestie ? Non.

Juste la conscience qu’en Afrique de l’Est, derrière chaque champion, il y en a dix autres qui attendent, pieds nus dans la poussière, que leur tour vienne.​

BANGO#

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