Patrick Sang : L’architecte des champions kényans du marathon

Patrick Sang représente bien plus qu’un simple entraîneur de course à pied. Cet ancien athlète kényan de haut niveau, devenu l’une des figures les plus influentes du monde de l’athlétisme mondial, a façonné les carrières de certains des plus grands coureurs de tous les temps, notamment Eliud Kipchoge, considéré comme le meilleur marathonien de l’Histoire.

Né le 11 avril 1964 à Kapsisyawa, au Kenya, Sang incarne aujourd’hui une philosophie d’entraînement qui allie rigueur technique, développement holistique et force mentale, transformant non seulement des athlètes en champions, mais aussi en êtres humains accomplis.

Une carrière athlétique remarquable

Domination sur le 3000 mètres steeple

Avant de devenir le maître d’œuvre derrière les exploits des plus grands coureurs contemporains, Patrick Sang a lui-même connu une carrière athlétique exceptionnelle en tant que spécialiste du 3000 mètres steeple. Durant les années 90’s, il a représenté le Kenya avec distinction sur la scène internationale. Sang a remporté trois médailles d’argent aux Championnats du monde d’athlétisme de Tokyo en 1991, aux Jeux olympiques de Barcelone en 1992, et de nouveau aux Championnats du monde à Stuttgart en 1993. Ces performances le placent parmi l’élite mondiale du steeple de son époque.​​​

Formation académique aux États-Unis

La trajectoire de Patrick Sang fut également marquée par un passage aux États-Unis. Il étudia initialement à l’Université du Texas, où il représenta les Texas Longhorns en athlétisme, avant de compléter ses études supérieures à l’Iowa State University. Cette expérience américaine s’avéra déterminante pour son développement futur en tant qu’entraîneur, lui permettant de découvrir des approches d’entraînement différentes et d’élargir sa compréhension de la préparation athlétique. Sang a toujours reconnu que son passage aux États-Unis dans les années 1980 fut une expérience inoubliable qui façonna sa vision du coaching.

Transition vers le coaching et philosophie d’entraînement

Débuts en tant qu’entraîneur

Patrick Sang a commencé à entraîner d’autres athlètes dès 1995, trois années avant même de mettre un terme à sa propre carrière de compétiteur. En 1997, il connait son premier succès majeur en tant qu’entraîneur, lorsque Bernard Barmasai bat le record du monde du 3000 mètres steeple avec un temps de 7:55.72. Il démontra ainsi son talent pour identifier et maximiser le potentiel des athlètes. ​

Entre 2000 et 2005, Sang progressa à travers différents niveaux de certification, obtenant finalement en 2005 la certification de coaching la plus élevée disponible. Cette formation transforma sa compréhension du coaching :

« Après cela, j’ai réalisé que l’entraînement n’était pas ce que je connaissais, c’est spécifique à chaque discipline »

Cette prise de conscience le conduit à développer une approche basée sur l’application rigoureuse des connaissances scientifiques et sur un mécanisme d’interactions avec ses athlètes.

La méthode Lydiard et l’approche volumétrique

Contrairement aux méthodes centrées sur l’intensité pure, Sang privilégie une approche basée sur le volume d’entraînement, construisant une base aérobie solide avant d’introduire progressivement le travail de vitesse. Cette méthode se caractérise par des semaines d’entraînement comptant entre 160 et 200 kilomètres pour ses marathoniens d’élite comme Kipchoge, avec un accent particulier sur les sorties longues, les séances de tempo et le travail sur piste.

La progressivité constitue un autre pilier fondamental de son approche : chaque séance de vitesse voit l’allure augmenter graduellement, permettant aux athlètes de développer leur capacité à maintenir des rythmes élevés sur de longues distances. Sang insiste également sur l’importance de la régularité, non pas dans le sens de courir tous les jours, mais de suivre un plan qui équilibre intelligemment entraînement, repos et récupération.

« La vraie amélioration vient avec le temps et la patience ».

Cette approche holistique allie un travail physique intense à la construction d’un mental solide, reconnaissant que

« le plus grand organe qui stimule le succès en athlétisme est l’esprit, pas le talent ».

Le camp d’entraînement de Kaptagat

Patrick Sang dirige depuis plus de deux décennies le camp d’entraînement du Global Sports Communication à Kaptagat, situé dans la Vallée du Rift au Kenya occidental, à environ 2500 mètres d’altitude. Le camp fonctionne selon trois principes fondamentaux : simplicité, concentration et travail acharné. Les athlètes y vivent dans des conditions modestes, effectuant eux-mêmes leurs tâches quotidiennes comme le ménage et la cuisine, une approche qui vise à développer leur discipline et leur caractère.

Bien que Sang entraîne directement un groupe restreint d’athlètes d’élite, jusqu’à 100 coureurs peuvent fréquenter le camp et solliciter ses conseils. L’entraînement en groupe constitue un élément clé de sa méthode, créant une dynamique de motivation et un sentiment d’appartenance. Cependant, Sang insiste sur le fait qu’au sein de ce groupe, chaque athlète bénéficie d’un programme individualisé adapté à ses capacités spécifiques : « Les fondamentaux de l’entraînement sont les mêmes pour tous, mais ce qui diffère, ce sont les capacités. »​

Relation historique avec Eliud Kipchoge

La rencontre qui a changé l’histoire du marathon

La collaboration entre Patrick Sang et Eliud Kipchoge, qui dure depuis plus de deux décennies, représente l’une des relations athlète-entraîneur les plus fructueuses de l’histoire du sport. Leur première rencontre remonte à 2001, lorsqu’un jeune Kipchoge, alors âgé de seulement 16 ans, s’approcha de Sang sur la piste en terre battue du comté de Nandi pour lui demander un programme d’entraînement. ​​

Après le record du monde de Kipchoge à Berlin en septembre 2018, Sang a passé du temps à réfléchir à ces premières rencontres sur la piste : « Que se serait-il passé si j’avais dit non ? Qu’aurais-je fait si j’avais ignoré ce jeune homme qui venait me demander de l’aide ? L’histoire aurait-elle été différente ? Aurions-nous vu ce marathonien phénoménal ? ».

Sang croit fermement que ceux qui possèdent des connaissances ont le devoir de les transmettre à la société.

Évolution de la relation maître-élève

Au fil des années, la relation entre Sang et Kipchoge a évolué bien au-delà du simple cadre athlète-entraîneur pour devenir une véritable relation de mentorat englobant tous les aspects de la vie. Kipchoge a décrit Sang comme « un mentor, un entraîneur sportif et mon coach de vie », soulignant que Sang lui a enseigné « les valeurs morales de la vie, comment vraiment se concentrer et être heureux et ne pas dévier de sa route ».

Le premier grand titre de Kipchoge sous la tutelle de Sang arrivera en 2003, lorsqu’il remporte la médaille d’or du 5000 mètres aux Championnats du monde d’athlétisme à Paris, en France.​​​

Les exploits sous la direction de Sang

Sous la guidance de Patrick Sang, Eliud Kipchoge construit un palmarès sans précédent dans l’histoire du marathon. Il a remporté deux médailles d’or olympiques, à Rio en 2016 et à Tokyo en 2020. Il a battu le record du monde du marathon à deux reprises, d’abord à Berlin en 2018, puis de nouveau à Berlin en 2022. Mais l’exploit le plus spectaculaire demeure sans doute son passage sous la barre symbolique des deux heures lors du projet INEOS 1:59 Challenge, en octobre 2019 à Vienne, où il courut 42,195 kilomètres en 1h59:40, même si cette performance n’est pas homologuée comme record du monde, en raison des conditions de la tentative.​​

Ce qui distingue l’approche de Sang lors du projet Breaking2 de Nike en 2017 et du INEOS 1:59 Challenge fut la confiance des physiologistes de l’exercice dans son programme d’entraînement. Contrairement aux ajustements importants effectués pour les autres participants éthiopiens et érythréens, l’équipe scientifique réalisa que l’entraînement de Kipchoge était déjà parfait, produit de la connaissance intime que Sang possédait tant de l’entraînement d’endurance que des tendances spécifiques de son athlète.

« Sans tapis roulant, moniteur de fréquence cardiaque ou capteur de transpiration en vue, l’entraînement de Kipchoge était déjà parfait ».

Succès avec d’autres athlètes d’élite

Faith Kipyegon : de la piste à la route

Au-delà de Kipchoge, Patrick Sang a également bâti la carrière de Faith Kipyegon, devenue l’une des plus grandes coureuses de 1500 mètres de tous les temps. Kipyegon a rejoint le camp de Sang en 2019, à son retour de congé maternité, elle a ensuite dominé sa discipline de manière impressionnante. Sous la direction de Sang, elle a battu le record du monde du 1500 mètres en établissant un temps de 3:49.11 lors de la Diamond League de Florence en juin 2023, avant de surprendre le monde de l’athlétisme une semaine plus tard en battant également le record du monde du 5000 mètres.

Selon Sang, Kipyegon était prête à battre le record du monde du 1500 mètres depuis trois ans. Lorsqu’elle l’a rejoint en 2019, il l’a traitée comme un projet entièrement nouveau plutôt que de s’appuyer sur ses accomplissements antérieurs. Il identifia l’endurance comme l’un des rares domaines nécessitant une amélioration, étant donné qu’elle possédait déjà une vitesse naturelle exceptionnelle, de la détermination et un mental fort. En travaillant méthodiquement sur cette base aérobie session après session, dans les traces de Kipchoge et du reste du groupe d’entraînement de classe mondiale, Kipyegon a transformé ses points faibles en forces.​​

Geoffrey Kamworor et Stephen Kiprotich

Geoffrey Kamworor représente un autre joyau façonné par Patrick Sang. Triple champion du monde de semi-marathon et double champion du monde de cross-country, Kamworor s’est entraîné aux côtés de Kipchoge à Kaptagat, développant une amitié et une rivalité constructive qui ont poussé les deux athlètes à se surpasser. Sang a observé avec satisfaction les messages d’encouragement que Kipchoge et Kamworor s’échangeaient avant leurs courses, illustrant comment ils apprennent l’un de l’autre, particulièrement sur l’aspect motivationnel.

Un cas particulièrement intéressant est celui de Stephen Kiprotich, marathonien ougandais qui a rejoint le camp de Sang à Kaptagat sur proposition de son management. Cette décision s’avéra inspirée : Kiprotich remporta la médaille de bronze par équipe aux Championnats du monde de cross-country de 2011 en terminant sixième individuellement. Puis, lors de ses débuts sur marathon à Enschede en 2011, alors qu’il devait servir de lièvre, il poursuivit jusqu’au bout et remporta la course avec un record national de 2:07:20. L’apogée de cette collaboration survint lors des Jeux olympiques de Londres 2012, où Kiprotich remporta de manière inattendue la médaille d’or du marathon, mettant fin à quatre décennies d’attente pour l’Ouganda. Il récidiva en remportant le titre mondial à Moscou en 2013.

Un palmarès d’entraîneur exceptionnel

La liste complète des champions entraînés par Patrick Sang témoigne de son extraordinaire capacité à produire des athlètes d’élite avec une régularité remarquable. Parmi ses protégés figurent également Brimin Kipruto, champion olympique du 3000 mètres steeple en 2008 et champion du monde en 2007; Reuben Kosgei, ancien champion olympique de steeple; Richard Limo, ancien champion du monde du 5000 mètres; Felix Limo, vainqueur des marathons de Chicago et de Londres; Hyvin Jepkemoi, championne du monde du 3000 mètres steeple en 2017; et Emmanuel Mutai, qui a couru le deuxième temps le plus rapide de l’histoire du marathon (2:03:13) en 2014 et a remporté le Marathon de Londres en 2011.

En 2023, Patrick Sang a été reconnu comme le Meilleur Entraîneur Africain, une distinction officielle qui confirme ce que beaucoup dans le monde de l’athlétisme savaient déjà : Patrick Sang figure parmi les plus grands entraîneurs de tous les temps, toutes disciplines confondues.

Approche holistique du développement athlétique

Au-delà de la performance sportive

Ce qui distingue fondamentalement Patrick Sang des autres entraîneurs d’élite, c’est son approche holistique du développement athlétique. Jos Hermens, agent sportif et créateur de la NN Running Team, souligne une approche très structurée. Kipchoge, par exemple, connaît six mois à l’avance ce qu’il fera à l’entraînement. Et il est « également très bon sur le plan humain, pas seulement sur l’entraînement ». Pour Sang, le rôle d’entraîneur va bien au-delà des séances d’entraînement :

« Être entraîneur, c’est comme être un artiste. Vous voyez avec vos yeux l’image d’ensemble et le potentiel d’un athlète ».

Sang explique que son approche consiste à faire de ses athlètes des personnes complètes : « L’idée globale est de faire de ces athlètes une personne à part entière ». Le camp organise régulièrement des réunions avec des experts invités pour enseigner différents aspects de la vie (gestion financière, assurances ou d’autres enjeux auxquels les athlètes vont être confrontés après leur carrière sportive)…

« Vous ne voulez pas créer un athlète qui excelle en course mais qui, en matière de compétences sociales, ressemble à des monstres ou à des superstars déconnectés de la société réelle ».

L’importance du mental et de la discipline

Pour Patrick Sang, la force mentale constitue le fondement même de tout succès athlétique.

« Le plus grand organe qui stimule le succès en athlétisme est l’esprit, pas le talent », affirme-t-il avec conviction. « Beaucoup de gens ne le savent pas, mais un athlète talentueux qui n’est pas perturbé mentalement peut aller très loin ».

Cette philosophie imprègne tous les aspects de son coaching : il insiste sur le fait que la victoire ne se produit pas à la ligne d’arrivée, mais au début du parcours.

Sang reconnaît que l’argent peut constituer une distraction majeure pour les athlètes issus de milieux modestes :

« L’argent est un grand perturbateur. Un athlète talentueux mais non protégé des problèmes sociaux et de tous ces défis, ne peut pas performer. Un athlète qui n’est pas mentalement fort peut facilement être distrait par l’argent ».

C’est pourquoi il s’implique activement dans tous les aspects de la vie de ses athlètes, y compris les questions financières, considérant que « si j’offre un conseil technique, mais qu’il y a un problème à la maison, alors ce conseil technique sera inutile si l’environnement familial n’est pas positif ».

La confiance mutuelle représente un autre pilier essentiel de sa méthode. Sang insiste sur le fait qu’il est impossible d’aller loin avec un athlète sans confiance réciproque. Kipchoge et Kamworor, par exemple, ne lui ont jamais demandé « pourquoi faisons-nous ceci ou cela ?« . Bien que cela mette parfois plus de pression sur lui en tant qu’entraîneur, Sang considère cette confiance comme essentielle au succès.

Héritage et impact sur l’athlétisme mondial

Patrick Sang a transformé le paysage de l’athlétisme mondial, non seulement par les titres et records de ses athlètes, mais également par la manière dont il a redéfini les limites du possible. Sa collaboration avec Eliud Kipchoge lors des projets Breaking 2 et INEOS 1:59 Challenge a capté l’attention du monde entier et démontré que « aucun être humain n’a de limites« , le mantra de Kipchoge inspiré par Sang.

« Je ne connaissais pas la capacité de l’esprit humain jusqu’à la première tentative d’Eliud de franchir la barrière des deux heures lors du projet Nike Breaking2. Je savais que l’esprit était fort, mais je ne réalisais pas à quel point ».

Patrick Sang

Son influence s’étend bien au-delà des frontières du Kenya. Le succès de Stephen Kiprotich, athlète ougandais entraîné par Sang, a démontré que sa méthode pouvait transcender les frontières. Comme l’explique Jurrie Van Der Velden, manager de Kiprotich : « Pendant de nombreuses années, la perception en Ouganda était qu’ils pouvaient produire des coureurs de piste de qualité mais qu’ils n’étaient pas ‘faits’ pour la course de marathon. Stephen a brisé cette notion ».

Sang incarne une philosophie d’entraînement qui équilibre science et intuition, structure et adaptation, exigence et bienveillance. Son approche du coaching comme un art plutôt qu’une simple application de formules explique pourquoi il continue de produire des champions avec une régularité qui défie les lois de la probabilité.

« Pour réussir, il faut avoir la connaissance du coaching, et apprendre très bien les capacités de l’athlète afin de faire l’entraînement approprié pour ce niveau. Avec c la connaissance et la compréhension de l’athlète, vous ne pouvez jamais vous tromper en tant qu’entraîneur ».

Aujourd’hui, à 60 ans, Patrick Sang demeure une figure incontournable de l’athlétisme mondial, continuant à façonner l’avenir du sport à travers son camp de Kaptagat. Son héritage ne se mesure pas seulement en médailles et en records, mais aussi dans les vies qu’il a transformées, les barrières mentales qu’il a aidé à franchir, et la démonstration permanente que l’excellence athlétique et l’intégrité humaine peuvent non seulement coexister, mais se renforcer mutuellement.

« Les choses matérielles sont sans importance quand il s’agit d’excellence en athlétisme ».

Patrick Sang

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