Le running, machine à métaphores

Depuis l’avènement de la coolitude du running, ce qui n’était qu’un sport est devenu une figure culturelle  : un motif visuel, un cliché publicitaire, un symbole d’émancipation ou d’aliénation. Dans le cinéma, la photographie, l’art contemporain comme la pub, le « run » et la piste sont devenus un langage à part entière, codé, rejouable, remixable à l’infini.

Au cinéma, courir n’est jamais seulement se déplacer plus vite : c’est fuir, désirer, survivre, se réinventer. Du sprint désespéré de Jean-Paul Belmondo dans « À bout de souffle » aux échappées de « Run Lola Run » de Tom Tykwer, la course condense en quelques plans le vertige de la liberté et la peur de l’échec.

La rue se transforme en timeline dramatique, où chaque foulée est un choix, chaque virage une bifurcation biographique. La caméra adopte peu à peu les codes du clip et du jeu vidéo, multipliant les vues subjectives, les travellings nerveux, comme pour coller le spectateur dans le flux cardio du personnage.

Dans cette grammaire, l’athlète de haut niveau a longtemps servi de modèle absolu. La course de Jesse Owens aux JO de Berlin a figé une image quasi mythique : le corps noir en pleine extension avec la piste comme ligne de front politique.

Plus tard, les biopics et documentaires sur les marathoniens et les sprinteurs recyclent cette dramaturgie : le couloir devient un tunnel mental et la ligne d’arrivée, une métaphore de la rédemption ou du destin.

Quand Haile Gebrselassie explique que « courir c’est raconter une histoire avec son corps », il met des mots sur ce que les réalisateurs stylisent depuis des décennies : la course comme image narrative pure, débarrassée de dialogues.

Photographie : figer l’instant, capter le flux

En photographie, la course à pied a connu une double vie.

D’un côté, les images officielles, ultra calibrées, qui capturent le « moment of glory » : le buste qui rompt le ruban, le visage déformé par l’effort, les pointes qui arrachent la piste. Grâce aux téléobjectifs et au numérique, les photographes décortiquent ce que l’œil nu ne voit pas : la foulée suspendue, les tendons comme des câbles.

L’iconographie du running de stade s’est ainsi construite sur cette esthétique du micro-secondes héroïsée.

De l’autre côté, la photographie de rue et d’auteur s’est emparée du joggeur comme d’une nouvelle figure urbaine. Dans les séries nocturnes ou brumeuses, le coureur devient silhouette anonyme ou trace lumineuse.

La piste se déplace alors dans la rue, les quais, les périphériques : le marquage au sol, les passages piétons, les lignes blanches deviennent les nouveaux marqueurs visuels.

Les photographes jouent de cette translation : le runner n’est plus un champion mais un avatar du citadin anxieux, qui transforme l’espace public en stade mental.

Art contemporain : du corps performant au corps politique

L’art contemporain a très vite compris le potentiel de la course comme geste minimal mais chargé.

Les performances de certains artistes utilisent la répétition du run comme un outil d’épuisement, un moyen de mettre le corps à nu, au sens littéral et symbolique. Courir en rond dans une galerie, sprinter dans un escalier de musée, tourner en boucle sur un tapis de course installé au milieu d’une salle blanche : autant de pièces qui transforment le sport en rituel absurde, où la fatigue, le souffle, la sueur, deviennent des matériaux plastiques.

La piste, dans ce contexte, se retrouve souvent détournée.

Peinte au sol en plein white cube, tracée sur un parking, fragmentée en morceaux de tartan accrochés au mur comme des reliques, elle devient signe plutôt qu’outil. L’ovale parfait du stade d’athlétisme, symbole d’ordre et de mesure, est fissuré, démembré.

C’est une manière de critiquer la logique du contrôle, de la quantification permanente des corps.

À l’heure où les montres connectées et les applis de tracking transforment chaque run en data, certains artistes répondent par des actions volontairement inutiles : courir sans chrono, sans destination, jusqu’à l’épuisement, comme un bug dans la matrice du « quantified self ».

Publicité : le run comme religion de marque

La publicité a fait du run son cheval de Troie émotionnel.

Dès les années 80 et 90, la course à pied est devenue le dispositif idéal pour raconter la performance, la résilience et la coolitude en un seul geste. Plan serré sur les chaussures, gouttes de sueur en macro, ralentis sur le dernier virage : le vocabulaire visuel est désormais standardisé. Dans les spots des grandes marques de sportswear, le coureur n’est plus un sportif, c’est un apôtre de la religion du dépassement de soi.

Les citations d’athlètes sont recyclées comme des mantras corporate.

Quand un marathonien explique que « la ligne d’arrivée n’est qu’un point-virgule », la phrase passe instantanément du documentaire au copy pub, puis à l’affiche du métro.

Le discours sur le run devient une de philosophie prêt-à-utiliser : « Just keep running », « Find your pace », « Run your story »…

Le vocabulaire psychologique se greffe sur des images de sprint au lever du jour sous la pluie. Le run sert à vendre des chaussures, mais aussi des assurances, des banques, des applis de méditation : il symbolise l’individu responsable, qui gère sa vie, son compte en banque comme sa préparation marathon.

Du héros chronométré au joggeur existentiel

Ce qui a changé, ces dernières années, c’est la figure du coureur elle-même.

Longtemps, l’imaginaire visuel a glorifié le champion : corps parfait, foulée parfaite, chronos parfaits. Avec l’avènement de l’inclusivité, la culture visuelle s’intéresse autant au runner du dimanche qui cherche à reprendre son alimentation en main qu’au au néo-trailleur barbu sur-équipé.

La course n’est plus seulement performance, mais aussi échappatoire, thérapie low-cost, parenthèse mentale entre deux réunions.

Dans cette nouvelle mythologie, la piste devient écran de projection de toutes les crises contemporaines : burn-out, quête de sens, obsession de la santé, besoin de communauté.

La culture visuelle l’a bien compris : chaque plan de coureur à contre-jour, chaque photo de silhouette en sweat sur un pont, chaque installation où l’on tourne en rond sur un sol marqué de lignes blanches raconte la même histoire sourde :

On ne sait plus très bien ce que l’on fuit, ni vers quoi l’on court, mais on s’interdit d’arrêter, au cas où.

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