Le running n’est pas qu’une histoire de VO2 max et de chronos. C’est aussi une histoire d’inclusion, de droit d’occuper la rue, de corps “légitimes” en micro short, et de campagnes marketing. Autrement dit : un terrain de jeu très politique, déguisé en loisir “simple et accessible”.
On connaît l’image canonique du runner “moderne” : urbain, classe moyenne ou supérieure, mince, équipé de la tête aux pieds, connecté à Strava, prêt pour son prochain semi à Berlin ou Valence.

Les plateformes de suivi comme Strava confirment que le boom du running est tiré en grande partie par une clientèle urbaine et très digitalisée, avec une forte présence de Gen Z dans les pays occidentaux.
Cette image dominante, martelée par la pub et les réseaux, invisibilise deux réalités opposées. D’un côté, l’élite mondiale des marathons, largement dominée par des coureurs d’Afrique de l’Est, issus de régions rurales et de trajectoires sociales très éloignées du “runner lifestyle” d’Instagram.
De l’autre, dans les pelotons amateurs occidentaux, des participants majoritairement blancs, classes moyennes, avec un niveau d’éducation élevé.
Autrement dit : les corps racisés dominent le podium, mais sont sous-représentés dans le marketing grand public, dans les boards des marques et dans les sas de départ des grandes courses.
Le contraste est d’autant plus frappant que le running est vendu comme “le sport le plus accessible du monde” : une paire de chaussures et tu pars, non ?
Un sport “pour tous” qui ne l’a jamais vraiment été
L’argument “il suffit de mettre des baskets et de sortir” est séduisant, mais faux.
Les chaussures de running coûtent plus de 150 euros la paire, surtout avec la tendance des supershoes en carbone. Les inscriptions aux courses (50 à 120 euros), les déplacements, un week-end complet dans une autre ville, et la facture commence à ressembler à un city break pour classes supérieures.
À ce coût visible s’ajoutent des barrières moins évidentes, mais tout aussi redoutables : ne pas se sentir légitime à courir dans certains quartiers, ne jamais avoir vu quelqu’un “qui me ressemble” sur une campagne ou dans un club, ne pas avoir appris enfant que courir seul.e dehors était une option.
Le sentiment de ne pas être à sa place est un filtre social aussi puissant que le prix d’une paire de super shoes .
Culturellement, on est passé du joggeur des années 80 en T-shirt en coton gris troué, au meta-athlète hyper-connecté, qui consomme du running comme on collectionne des pin’s.
La montée d’un imaginaire très codé : chaussures en édition limitées, montres GPS, city trips sportifs, a progressivement transformé un geste basique (courir) en signifiant social.
Courir est toujours “simple” en théorie, mais la façon de le faire, de l’afficher et de le raconter s’est embourgeoisée.
Genre, harcèlement et droit d’être visible
Courir en tant que femme, ce n’est pas “juste” enfiler ses pompes, lancer une app’ et sortir.
C’est assumer des « remarques » dans la rue, les voitures qui ralentissent trop, les sifflets, les regards lourds. Beaucoup de femmes courent avec des stratégies défensives intégrées : horaires choisis (tôt le matin, jamais tard le soir), parcours sécurisés, partage de localisation avec un proche, écouteurs sans musique pour rester en alerte, courses en groupe pour être moins vulnérables.

Des programmes comme RunAndTalk en Angleterre, qui utilisent la course pour parler de santé mentale, s’appuient justement sur des groupes encadrés et bienveillants, où la sécurité physique et psychologique devient un prérequis pour… courir.
L’explosion de groupes de running féminins ou non-mixtes (crews urbains, clubs trail ou communautés en ligne) répond à un besoin simple : pouvoir occuper l’espace public sans avoir à craindre, en permanence, pour sa sécurité.
La question de la tenue n’est pas anodine non plus. Elle révèle un contrôle social exercé sur les corps féminins : trop couvrant ou pas assez ; trop “sexy”, pas “approprié” ; trop musclé, pas assez “féminin”. Dans certains contextes culturels, courir en brassière est un acte politique en soi.
On n’est plus dans “je vais faire un 10 km”, mais dans “j’affirme le droit de mon corps à exister en mouvement, visible, sans se justifier”.
En filigrane, c’est tout le débat sur le féminisme, l’éclairage des rues, la mixité des transports et la manière dont la ville est pensée (ou non) pour que les femmes puissent exister.
Race, classe, quartiers : qui est “bienvenu” sur la ligne de départ ?
Le paradoxe est connu : les podiums des grands marathons sont trustés par des athlètes kenyans, éthiopiens ou originaires d’autres régions d’Afrique de l’Est, mais les campagnes marketing et beaucoup de pelotons occidentaux restent étonnamment homogènes.
Dans le même temps, des initiatives comme la création d’un Black Sub-3 marathon team (un crew de coureurs noirs, visant à passer sous les 3 heures) montrent à quel point la question de l’inclusion reste brûlante dans le monde du sport amateur.
Côté quartiers populaires, l’image est plus contrastée.

Beaucoup de zones urbaines défavorisées manquent de parcs, de pistes, d’équipements ou d’événements accessibles, alors que ce sont souvent des territoires où la jeunesse a une vitalité sportive phénoménale.
L’accès à des clubs structurés, à des coachs, à des dossards financés reste inégal. D’où l’apparition de collectifs qui utilisent la course comme outil d’appropriation de la ville : « on court dans nos rues, avec nos codes, notre musique, nos vêtements ».
L’entrée du running dans les cultures urbaines,crews qui mélangent hip-hop, mode, identité de quartier, casse l’image du joggeur de quartiers gentrifiés.
On passe du “je fais mon footing sur les bords de Seine” au “on traverse la ville ensemble à 100, en hoodie, en Air Max, et on dit : cette ville est aussi à nous”.
Là encore, la course devient un outil de relecture de la ville : qui a accès aux bords de mer, aux quais rénovés, aux grands parcs, et qui court entre les parkings, les routes et les friches ?
Ce n’est pas un hasard si les discours sur la “ville sportive” et le “bien-être urbain” arrivent souvent après des vagues de gentrification : le runner peut être à la fois victime des transformations de la ville… et mascotte involontaire.
Corps non normés, handicap, identités LGBTQIA+ : élargir le cadre
Le culte du chrono, des segments Strava et des PR (personal records) a un effet secondaire : il écarte symboliquement tous les corps qui ne rentrent pas dans la norme “running”. Quand on est en surpoids, malde, ou simplement qu’on n’a pas dans la silhouette « marketing », chaque run peut ressembler à un test social.
“Ai-je le droit d’être là, à ce rythme, dans ce corps, sous ces regards ?”
Sur le handicap, certains marathons et événements font de vrais efforts : catégories handisport, joëlettes, courses adaptées, mise en avant d’athlètes avec prothèses ou fauteuils.
Mais la chaîne complète reste loin d’être inclusive : formulaires d’inscription pensés pour des corps valides, parcours pas toujours accessibles, logistique qui traite encore souvent les participants en situation de handicap comme des ajouts, pas comme des acteurs à part entière.
Du côté des identités LGBTQIA+, des clubs “safe” se développent, offrant un espace où se pose moins les questions de vestiaires, de regards ou de catégories genrées.
L’enjeu des dossards non-binaires ou des parcours d’inclusion pour les personnes trans n’est pas que symbolique : il touche au droit fondamental de participer sans avoir à s’expliquer en permanence sur son existence.
Derrière tout ça, on touche à une question simple, mais explosive :
Qui a le droit d’être vu en train d’occuper l’espace sans que son corps soit immédiatement jugé, sexualisé, ou moqué ?
Le running, avec son apparente neutralité (tout le monde peut courir), expose au contraire très crûment les normes dominantes.

Quand les communautés s’organisent : collectifs, clubs et crews
La bonne nouvelle, c’est que beaucoup de gens ont arrêté d’attendre que les institutions résolvent le problème.
On voit émerger partout des formes d’auto-organisation : crews, groupes féminins, clubs LGBTQIA+, associations qui financent des dossards ou du matériel pour des personnes précaires, exilées, ou issues de minorités racisées.
Le rassemblement de janvier 2026 du Running Industry Diversity Coalition mentionne par exemple plusieurs initiatives structurées :
Game Changers – un mouvement mené par des femmes qui change le visage et le rythme de l’industrie du running” ; Ou encore Freestone Scholars – un programme de bourses en trail running qui finance chaussures, coaching, et frais de course pour des runners issus de communautés sous-représentées. On enlève concrètement quelques barrières d’entrée au monde du running.
Ces communautés changent aussi la culture du running elle-même.
Moins centrée sur la performance brute, plus sur le lien, l’appartenance, la santé mentale, le plaisir. Des programmes de type RunAndTalk ou des associations montrent que l’objectif n’est pas toujours de faire le meilleur temps, mais de changer en profondeur la structure blanche, patriarcale de la culture sportive.
Si on caricature un peu : là où les institutions aiment le podium et la photo officielle, ces collectifs aiment les after-runs où on parle de boulot, de famille, de racisme ordinaire, de coming out, de précarité, de deuil.
Le running devient littéralement un lien social en mouvement.
Et ça marche souvent mieux que beaucoup de dispositifs publics officiels.
Marques, storytelling et récupération : qui capitalise sur cette lutte ?
Les marques ont bien compris que “tout le monde est runner” était un storytelling plus rentable que “quelques hommes blancs minces courent très vite le dimanche matin”.
On voit donc fleurir des campagnes body positive, des spots avec des femmes, des runners racisés, des seniors, des corps gras, des athlètes handisport.
L’industrie elle-même reconnaît que le running n’est pas seulement en plein boom, mais qu’il évolue avec plus de sens, avec une dimension sociale et communautaire de plus en plus visible.
Certaines initiatives vont au-delà de la communication.
Des marques investissent dans des programmes concrets : bourses pour des coureurs sous-représentés, soutien à des collectifs communautaires, partenariats avec des organisations qui travaillent sur la diversité et l’inclusion dans le running.

D’autres se positionnent sur la durabilité, en réduisant l’empreinte carbone des événements, en promouvant des pratiques plus responsables autour des courses.
Mais le risque de tokenisation est réel : diversité en vitrine, homogénéité dans les équipes dirigeantes, communication disproportionnée par rapport aux investissement réels sur le terrain.
L’effort de “diversification” peut basculer très vite dans le « woke-washing » : un beau film, deux campagnes, trois athlètes ambassadeurs, et retour au business as usual.
La génération qui tire aujourd’hui le boom du running (Gen Z et jeunes millenials) a tendance à demander des comptes : pas seulement des pubs inclusives, mais des structures inclusives, pas seulement des slogans, mais des changements concrets dans les politiques d’événements, de sponsoring, d’accès aux produits.
Là-dessus, les marques qui jouent le jeu sincèrement ont une longueur d’avance, et les autres se retrouvent vite exposées.
Et maintenant : qui a vraiment le droit de courir ?
Si courir quelques kilomètres dans sa propre ville demande déjà un certain nombre de privilèges (temps, argent, sécurité, légitimité), qu’est-ce que ça dit de l’accès plus global à la santé, au loisir et à l’espace public ?
Le running devrait être l’un des sports les plus inclusifs. Il en est encore très loin.
Mais il devient, en revanche, un excellent baromètre de nos contradictions : on adore dire “le running, c’est pour tout le monde”, tout en maintenant des villes, des événements et des imaginaires qui ne le sont pas vraiment.
La bonne nouvelle, c’est que partout, des gens s’organisent pour changer ça : en créant des crews, en finançant des dossards, en inventant des formats inclusifs, en occupant la rue autrement.
Et si, au lieu de mesurer une société au nombre de médailles ou de records, on commençait à la mesurer à la diversité de celles et ceux qui se sentent légitimes à acheter un dossard ?
Ce serait un indicateur sociétal beaucoup plus intéressant que le temps moyen sur 42km.
