Paris-Roubaix 2026 : Wout Van Aert dompte l’enfer (enfin).

Le bal des prétendants.

Ce dimanche 12 avril 2026, la place du Château de Compiègne ressemble à ce qu’elle est toujours, au fond : un tribunal.

Deux cent vingt coureurs y comparaissent, en lycra, sans avocat, sous un soleil poussiéreux qui n’a pas l’air de plaisanter. Pour la 49e fois, c’est depuis cette ville de l’Oise que part l’Enfer du Nord.

Pour la 123e fois.

Sur le papier, la hiérarchie semble claire. Mathieu van der Poel (Alpecin-Premier Tech) est le favori absolu, triple tenant du titre en quête d’un quatrième sacre qui l’élèverait au rang de Tom Boonen et Roger De Vlaeminck. Face à lui, Tadej Pogačar (UAE Team Emirates XRG), champion du monde, vainqueur de Milan-Sanremo et du Tour des Flandres en 2026, rêve de compléter un Grand Chelem des Monuments inédit dans l’histoire du cyclisme. Les médias ne parlent que de ce duel absolument glamour, celui du roi et du prétendant absolu.

Et Wout Van Aert (Team Visma | Lease a Bike), dans tout ça ?

Le Belge de 31 ans sourit. Un sourire qui cache mal huit ans de rendez-vous manqués avec ce monument.

Deuxième, troisième, quatrième : son palmarès sur Paris-Roubaix est un poème de l’impuissance qui ne manque que de la rime finale. Sur 258,3 kilomètres et 30 secteurs pavés totalisant 54,8 km de granit nordiste, tout peut se passer.

Vraiment tout.

La course enflammée : cent soixante kilomètres en accéléré.

Le départ est donné à 11h10. La météo est clémente, trop, diraient les nostalgiques de la boue.

UAE Emirates impose d’emblée son tempo au peloton, Pogačar tapi dans la roue de ses équipiers comme un prédateur qui attend. À 135 km de l’arrivée, un grand groupe de tête se forme, réunissant déjà les trois monstres sacrés : Pogačar, Van der Poel, Van Aert.

À 152 km, les premiers secteurs pavés sont avalés. Les premières crevaisons aussi, dont celle de Mads Pedersen.

La vraie guerre commence au kilomètre 96, à Troisvilles, là où les pavés entrent en scène pour de bon. UAE pousse le tempo dans le 6e secteur, Van der Poel hausse encore le ton dans le secteur d’Haveluy à Wallers, 4 étoiles, juste avant la Trouée d’Arenberg.

Les équipes s’épuisent mutuellement, le peloton explose en morceaux, et la course se mue en ce qu’elle est fondamentalement : le chaos.

À 123 km, les coureurs d’Ineos Grenadiers Ben Turner et Joshua Tarling chutent violemment. Filippo Ganna, leur leader, perd ses gardes du corps au pire moment.

Le carnage ne fait que commencer.

L’enfer dans l’Enfer : les cinquante derniers kilomètres qui changent tout.

La Trouée d’Arenberg : où l’histoire bascule

À 120 km de l’arrivée, c’est Tadej Pogačar qui crève le premier.

Catastrophe pour le Slovène : la voiture UAE n’est pas en bonne position. C’est un vélo de l’assistance qu’il récupère en urgence, contraint de freiner dans la confusion, englouti par le second peloton. Pendant sept longues minutes, Pogačar pédale sur un engin emprunté, sans aucun coéquipier, à 45 secondes du groupe de tête.

Un vrai film catastrophe.

Devant, Van der Poel sent le vent tourner et appuie. Mais la roue tourne pour lui aussi, façon boomerang.

À 94 kilomètres de l’arrivée, en plein cœur de la Trouée d’Arenberg, le secteur le plus mythique, l’incarnation du diable en des pavés, le Néerlandais crève à son tour.

Il tente de prendre le vélo de son équipier Jasper Philipsen, ça ne va pas, il revient à pied vers son propre vélo. Il repart avec la machine de Tibor Del Grosso. Et il crève une deuxième fois à quelques mètres de là. Deux crevaisons en moins d’une minute. La Trouée d’Arenberg vient de dévorer le triple champion.

Le triple tenant du titre perd 1 minute 30 dans l’affaire, puis jusqu’à 2 minutes.

Dépité, visiblement hors de lui, il invective la moto de France TV qui l’a gêné dans sa tentative de changement.

La course, pour lui, ne sera plus qu’une poursuite héroïque.

Le milieu de la tempête : crevaisons en cascade.

Pendant ce temps, Pogačar a récupéré le vélo de son équipe à 115 km de l’arrivée et relance une poursuite épique, aidé par trois équipiers.

À 98 km, il rejoint le groupe de tête. 22 km de poursuite solitaire, avalés comme s’il ne s’était rien passé. Mais il crève une deuxième fois. Cette fois, la voiture UAE est bien placée, le changement de vélo est maitrisé.

Filippo Ganna, lui, est victime d’une crevaison sur le 14e secteur pavé, Hornaing à Wandignies. L’Italien, l’un des grands espoirs du jour, se retrouve relégué à 40 secondes de la tête, son podium qui s’éloigne. Van Aert crève aussi, mais la voiture Visma est là, et le Belge repart immédiatement.

À 83 km, le groupe Ganna a rattrapé la tête. Van der Poel accuse encore 1’40 de retard. Mais le Néerlandais est un animal de course : il remonte, secteur après secteur, secondes après secondes.

Mons-en-Pévèle : la sélection finale.

À 65 km de l’arrivée, la course se recompose une dernière fois : Pogačar, Laporte, Pedersen, Stuyven et Bissegger forment le groupe de tête. Van Aert accuse 15 secondes de retard, Van der Poel une minute. C’est là que le Belge décide. Avec l’énergie d’un homme qui sait que c’est maintenant ou jamais, il attaque à 54 km de l’arrivée. Pogačar contre-attaque immédiatement. Laporte est distancé. Pedersen aussi, quelques secondes plus tard.

Les deux hommes s’isolent en tête.

Pogačar attaque dans le secteur de Mons-en-Pévèle, le deuxième enfer de la journée.

Van Aert tient. Il résiste. Il répond.

Le Carrefour de l’Arbre : la pression maximale.

À 20 km, le carrefour de l’Arbre se profile : 2 kilomètres de pierres griffues.

Van Aert et Pogačar le franchissent ensemble, à un rythme d’enfer, tandis que Van der Poel et son groupe accusent 38 secondes à 33 km de l’arrivée. Dans un virage du Carrefour, Pogačar frôle la chute en essayant de déborder Van Aert.

Une frayeur qui n’entame pas les deux hommes.

À 17 km, le groupe de Van der Poel est à 20 secondes, Van Aert n’ayant plus trop envie prendre les relais, le duo de tête ralentit légèrement. Van der Poel peut encore y croire.

L’arrivée se jouera-t-elle au sprint ? Les journalistes, dans la voiture de presse, osent à peine poser la question à voix haute.

Le dernier secteur et la montée vers le vélodrome.

À 8 km, ni Pogačar ni Van Aert ne tentent quoi que ce soit sur le secteur de Willems à Hem. Ils se jaugent. Le groupe de Van der Poel est encore trop loin. Le dernier secteur pavé est avalé sans histoire. Puis c’est le bitume, le virage, la longue ligne droite qui mène aux portes du vélodrome André-Pétrieux.

Deux hommes entrent dans l’arène. L’un est champion. L’autre attend ça depuis 2018.

Épilogue : la délivrance d’un géant.

Dans le dernier kilomètre du vélodrome, Van Aert lance son sprint depuis loin,trop loin pense-t-on, et s’envole. Pogačar répond, mais Van Aert est déjà dans un autre monde.

Le Belge de 31 ans franchit la ligne d’arrivée les bras levés, en pleurs avant même d’avoir fini de rouler.

Le temps final est 5h16’52 », à la vitesse moyenne record de 48,910 km/h.

Jamais Paris-Roubaix ne s’était courue aussi vite, effaçant la marque de Mathieu Van der Poel établie en 2024 (47,802 km/h). Jasper Stuyven complète le podium à 13 secondes, devant Van der Poel et Laporte.

Au micro de France TV, la voix brisée, Van Aert sort ce qu’il a retenu depuis des années :

« C’était un objectif depuis ma première participation ici. J’y ai perdu un équipier. Cette victoire, elle est pour Michael, sa famille, pour le staff, pour mes amis, mon équipe actuelle et mes anciennes équipes. ».

Wout Van Aert

Une dédicace à un coéquipier mort lors de Paris-Roubaix 2018 d’un arrêt cardiaque, moment de silence dans le vélodrome, frissons dans toute la Belgique.

La presse belge parle d’une seule voix : « La victoire de sa vie » titre Het Laatste Nieuws; « D’une beauté bouleversante » répond La Gazet van Antwerpen; « Increvable » résume La Dernière Heure avec un double sens aussi lourd que les pavés de l’Arenberg.

Aux Pays-Bas, De Volkskrant conclut sobrement :

« C’est donc possible : Wout Van Aert bat Pogačar et remporte enfin Paris-Roubaix. »

Deuxième Monument en carrière pour Van Aert, six ans après Milan-Sanremo 2020.

Et pour Pogačar, le Grand Chelem des Monuments s’arrête là ; Paris-Roubaix restera encore au moins un an le seul monument manquant à son palmarès.

Classement final — Paris-Roubaix 2026

RangCoureurÉquipeTemps
1Wout Van AertTeam Visma | Lease a Bike5h16’52 »
2Tadej PogačarUAE Team Emirates XRGmême temps
3Jasper StuyvenSoudal Quick-Step+13 »
4Mathieu van der PoelAlpecin-Premier Tech+15 »
5Christophe LaporteTeam Visma | Lease a Bike+15 »
6Mick van DijkeRed Bull – Bora – Hansgrohe+15 »
7Mads PedersenLidl-Trek+15 »
8Stefan BisseggerDecathlon-AG2R La Mondiale+20 »

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