Ce dimanche 12 avril, 60 000 coureurs s’élancent des Champs-Élysées pour le Marathon de Paris. Parmi eux, un sas que l’on n’a pas toujours su regarder à sa juste valeur : celui des femmes élites. Trois d’entre elles affichent un record personnel sous les 2h20. Une poignée d’autres ont traversé des années d’efforts quasi silencieux pour être là.
Ce qu’elles ont en commun ?
Une ambition de fer, souvent forgée dans des conditions que leurs homologues masculins ne connaissent pas tout à fait.
Voici leur histoire sportive, mais aussi humaine et politique.

Le plateau : trois favorites pour une course ouverte
La course féminine 2026 s’annonce comme l’une des plus relevées de l’histoire de l’épreuve parisienne. La grande favorite est Magdalyne Masai (Kenya), 32 ans, sœur des coureurs Linet et Moses Masai.
Son record personnel de 2h18’58, réalisé à Francfort en octobre 2024, lui confère le meilleur chrono du plateau. Épouse du marathonien néo-zélandais Jake Robertson, mère d’un fils né en juillet 2021, elle a repris la compétition au plus haut niveau moins d’un an après sa naissance. À Paris, elle vient chercher la victoire après une quatrième place à Tokyo 2025 (2h19’28) et une deuxième place à Francfort en 2025.
Derrière elle, Sharon Chelimo (Kenya) arrive avec un titre au Marathon de Barcelone 2025 en 2h19’33. Régulière, consistante, elle a terminé troisième à Francfort dans la foulée. Une athlète qui ne se cache jamais quand la course devient dure.
L’Éthiopienne Yebrgual Melese complète le trio de tête, avec un record de 2h19’36 réalisé à Dubaï en 2018.
D’autres noms méritent d’être surveillés de près : l’Éthiopienne Enatnesh Alamrew Tirusew, dauphine lors de l’édition parisienne 2024 (2h20’48) ; Shure Demise, victorieuse à Toronto 2025 en 2h21’03 ; la Bahreïnie Desi Jisa Mokonin (2h20’07 à Tokyo 2025). Côté européen, la Finlandaise Alisa Vainio (2h20’39 au Marathon de Séville 2026, cinquième des Mondiaux de Tokyo 2025) représente le fer de lance du vieux continent.
Les Françaises : une révolution en bleu-blanc-rouge
Parmi les éléments les plus enthousiasmants de cette édition, la présence des trois marathoniennes françaises olympiques est un signal fort. Mekdes Woldu, Méline Rollin et Mélody Julien, toutes les trois sélectionnées pour les JO de Paris 2024, courent ce dimanche dans leur « jardin ».
Mekdes Woldu est aujourd’hui la Française la plus rapide de l’histoire du marathon féminin. Le 16 mars 2025, à Barcelone, elle signe 2h23’13 et s’empare du record de France. Un chrono qui efface en quelques semaines deux records nationaux consécutifs. À 32 ans, elle est en plein pic de forme. Née en Éthiopie, naturalisée française, elle porte en elle deux histoires sportives, deux cultures, et une détermination absolue.

Méline Rollin, elle, n’avait couru que son troisième marathon quand elle a pulvérisé le record de France de Christelle Daunay à Séville en 2024, en signant 2h24’12 (dix secondes de mieux qu’un chrono qui tenait depuis 14 ans). L’Ardennaise progresse dans une discrétion qui n’a rien de modeste : c’est de la concentration.

Mélody Julien, 27 ans, complète ce trio avec un record à 2h25’00. Elle incarne la génération montante d’un athlétisme français féminin qui se hisse enfin à la table des meilleures.

Être une femme élite en marathon : la performance ne suffit pas
Courir en 2h20 demande des années d’entraînement, une alimentation millimétrée, un soutien médical de pointe, et une structure d’accompagnement solide. Pour les femmes, accéder à tout cela reste encore plus complexe que pour les hommes. C’est une réalité que les chiffres ne cachent plus.
Le nerf de la guerre : l’argent
Le Marathon de Paris affiche une dotation totale d’environ 500 000 euros, avec des récompenses identiques pour les hommes et les femmes : la victoire vaut environ 30 000 euros, avec des bonus chronométriques pouvant porter le total à 50 000 euros.
Sur ce point, Paris fait bien les choses, et il faut le dire.
Les grands marathons mondiaux (World Marathon Majors) ont, pour la plupart, aligné les prize money hommes-femmes.
Mais au-delà du podium, la réalité est moins rose.
Les revenus des athlètes féminines dépendent à 82% des contrats de sponsoring et de promotion, contre seulement 37% pour leurs homologues masculins. Ce n’est pas un avantage, c’est une fragilité structurelle : si une blessure survient, si une grossesse interrompt la saison, si les médias se détournent, les revenus s’effondrent. Les athlètes masculins, eux, bénéficient plus facilement de salaires de clubs ou de fédérations qui amortissent ces coups du sort
Au niveau global, un athlète masculin tire de son sport un revenu environ 21 fois supérieur à celui d’une athlète féminine, tous sports confondus. En athlétisme, le fossé est moins abyssal, mais la dépendance au sponsoring des femmes les expose davantage aux caprices du marché publicitaire.
La maternité : un obstacle systémique
Magdalyne Masai a repris la compétition après la naissance de son fils. Paula Radcliffe avait triomphé à New York neuf mois (seulement !) après avoir accouché. Si ces success stories existent, elles ne doivent pas masquer une réalité documentée : la « motherhood penalty » frappe durement le sport féminin de haut niveau.
Des athlètes ont perdu leurs contrats à l’annonce d’une grossesse. D’autres ont dû changer d’équipe. Certaines ont repoussé leur projet de maternité jusqu’à la retraite sportive, comme la judokate française Frédérique Jossinet. Le système sportif est structurellement défavorable à la grossesse : les contrats ne prévoient pas toujours de protection, les calendriers ne s’adaptent pas, et la pression de « remonter vite au niveau » pèse lourdement.
Des avancées existent. En 2025, l’INSEP a ouvert des places en crèche dès 10 semaines pour les athlètes. Les JO de Paris 2024 avaient intégré des dispositions pour les mères allaitantes. Mais ces mesures restent des exceptions dans un système qui n’a pas encore été repensé en profondeur.
L’accès aux infrastructures
En France, les femmes représentent 42% des sportifs inscrits sur les listes de haut niveau en 2024. Un chiffre en progression. Mais leur accès aux structures d’élite ne suit pas toujours. Le rapport du Centre Hubertine Auclert sur le sport en Île-de-France documente un manque d’équipements adaptés aux besoins féminins, des créneaux mal pensés, et une formation des encadrants encore insuffisante. En moyenne, les jeunes filles abandonnent la pratique sportive à 12 ans, bien avant de pouvoir envisager une carrière.
Pour les marathoniennes kényanes et éthiopiennes qui dominent les pelotons mondiaux, l’histoire est différente mais pas forcément meilleure : elles s’entraînent souvent sur les hauts plateaux de Rift Valley dans des conditions précaires, sans les infrastructures médicales et de récupération dont bénéficient certains hommes dans les grands centres d’entraînement adossés à des sponsors puissants.
La visibilité médiatique : une spirale qui commence à tourner dans le bon sens
Pendant des décennies, le sport féminin a été cantonné à 7% du temps d’antenne télévisé en 2012. Ce chiffre a grimpé vers les 20% en 2016 et continue d’évoluer. En 2025, le Tour de France Femmes a réuni en moyenne 2,7 millions de téléspectateurs, avec un pic à 8,1 millions. Plus d’un Français sur deux déclare aujourd’hui suivre du sport féminin.
Pour le marathon, la médiatisation des femmes élites reste encore en retrait par rapport aux hommes : moins de reportages de fond, moins d’interviews, moins de storytelling autour de leurs parcours. Et pourtant, l’histoire de Mekdes Woldu, immigrée éthiopienne devenue recordwoman de France, mérite au moins autant d’antenne que n’importe quelle performance masculine.
Le levier est là : plus d’exposition = plus d’audience = plus de sponsors = plus de revenus = plus de vocations. Le cercle vertueux ne demande qu’à s’enclencher.
Ce dimanche, sur les Champs-Élysées
À 8h00 précises, les élites féminines et masculines s’élancent ensemble, une décision symbolique forte, prise par les organisateurs du Marathon de Paris.
Le parcours traverse 11 arrondissements, longe la Seine, frôle la Tour Eiffel, contourne Notre-Dame, plonge dans le Bois de Boulogne avant de revenir avenue Foch. Quarante-deux kilomètres avec ce qu’il y a de plus beau à Paris comme écrin.
Qu’elle s’appelle Magdalyne, Sharon, Mekdes ou Méline, regardez-les courir.
Vraiment.