Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le projet du cinéma de James Gunn, ça n’est pas le grand spectacle. Il est même d’ailleurs surprenant que des studios aussi importants que Disney ou Universal l’ai mis à la tête de projet comme Les Gardiens de la Galaxie, ou Superman.
Et si en fait, le vrai sujet qui habite le cinéma de James Gunn, était les failles qui font de nous des humains ?
Dans ses films, James Gunn plonge ses héros dans des situations exceptionnelles, presque mystiques, pour les regarder se révéler. Leur force n’est pas dans leurs super‑pouvoirs, mais ce qui nous compose tous : la peur, la lâcheté, le désir d’être aimés, la maladresse affective, la tristesse. Et c’est dans ce contraste entre un univers spectaculaire, bruyant et kitch, et des émotions enfantines débordantes que réside l’essence de son cinéma.
Attention : spoilers.

James Gunn, un réalisateur obsédé par l’humain.
James Gunn n’est pas un cinéaste de l’exception, mais un cinéaste de la banalité. Depuis ses débuts chez Troma, avec un style trash et provocateur, jusqu’à la franchise Les Gardiens de la Galaxie ou encore le très bon Superman, il s’attache à des personnages marginaux, ratés, blessés, qui se retrouvent projetés dans des univers de science‑fiction (donc exceptionnels), sans pour autant devenir des figures héroïques parfaites.
Dans Superman (2025), il raconte “la bonté humaine fondamentale”, là où le grand publique attend une simple saga un peu con, avec des muscles des grands méchants, et de la démolition.
James Gunn, lui, s’efforce de rendre son Superman vulnérable, aussi bien physiquement (il ne gagne pas une une baston) que psychologiquement, le fond du film repose sur une sorte d’introspection exploratrice du lien entre l’extraterrestre et son humanité.
On peut résumer son projet aux limites, contradictions et échecs de l’être humain, qui sont, au finla est le centre de gravité de sa vie. Même lorsque le décor explose sous le poids des super‑pouvoirs.
Une scène emblématique illustre cette obsession : Superman, debout face à Ultraman, reconnaît ses limites, accepte d’être dépassé, et se rend dans un geste conduit par la lucidité et la fatigue morale.
Le film ne le présente jamais en vainqueur absolu. Il le laisse toujours exposé, fragile, confronté à ses propres doutes. James Gunn fait là un choix narratif fort : plutôt que de le faire “gagner” grâce à une force inhumaine, il le fait gagner grâce à sa capacité à être humain, à se tromper, à être irrationnel et à se sentir menacé.
D’ailleurs, dans le Superman de James Gunn, le super héros prend plus de coups qu’il en donne, et finit par trouver le salut grâce à ce qui le rattache à sa condition d’humain (ses parents), alors que l’origine extraterrestre de ses super pouvoirs est un fardeau qu’il porte pendant tout le film.

Dans l’exceptionnel, les personnages ne s’élèvent pas, ils se révèlent.
Gunn récuse le schéma hollywoodien idiot du héros invincible qui s’élève dans l’adversité.
Au contraire, ses personnages ne se développent pas dans la hauteur, mais dans leurs échecs. Face à l’extraordinaire, ils ne se transforment pas en figures héroïque au sens hollywoodien. Ils exposent leurs fragilités, et finissent par trouver leur propre chemin, presque au sens psychologique du terme.
Dans Les Gardiens de la Galaxie, cette logique est visible dès les premières minutes.
Star‑Lord, A.K.A Peter Quill, se comporte comme un gosse inconséquent, dansant pour s’éloigner de la gravité des choses. On comprendra au long du film qu’il applique se mécanisme de protection psychologique pour faire face au traumatisme de la mort de sa mère et à l’abandon de son père.
On est loin de la sublimation psychologique que les plus grands auteurs nous présente : le fait de se transcender pour devenir la meilleure version de soi-même. James Gun au contraire présente son personnage principale comme un sale gosse qui a grandit, mais qui continue de fuir la douleur de la réalité en s’abritant derrière l’arrogance d’un branleur de 5ème.
Il ne se métamorphose pas en héros soudainement, il reste un garçon blessé, qui cherche à remplir le vide avec de l’humour, des références musicales décalées, et une attitude de rebelle blasé.
Même dans son monologue final, il ne devient pas un héros. Il apprend juste (et c’est déjà énorme) à composer avec ses blessures, à les accepter comme partie intégrante de lui-même.

Même dans Super, le film ne fait pas de Frank Darbo un héros. Il reste un loser pathétique et détruit, dont la tentative semi-vaine de devenir un justicier masqué devient un catalogue de ratages et de déraillements émotionnels. Il ne se dépasse pas, il se décompose devant nous. Et c’est précisément cette décomposition que James Gunn montre avec une cruauté bienveillante.
Le film ne se conclut pas sublimation du bonhomme, au contraire, mais sur la confirmation que nos défauts nous rendent exceptionnels.
Le contraste entre le bruit du monde et la fragilité humaine.
Une caractéristique frappante de l’univers de James Gunn est le contraste entre le cadrage de son récit et le moteur de ses personnages.
Les décors sont kitsch, les musiques digne d’une station FM de seconde zone, les scènes de combat spectaculaires, le cynisme omniprésents.
Pourtant, derrière ce décor éblouissant, se trouvent des personnages profondément fragiles, qui pleurent et doutent de tout.
Dans Les Gardiens de la Galaxie Vol. 2, la scène de la fête finale, avec la musique qui déferle, les lumières, le cadre très large, en est un parfait exemple. Autour de la liesse collective, chacun des gardiens porte une blessure : Drax, a perdu sa famille, Nebula, traumatisée par son passé familial, Mantis, incapable de contrôler ses émotions. Le film ne met pas en scène une catharsis salvatrice, mais la cohabitation humaine entre la joie et la souffrance. Le décor est visuellement bruyant, mais les scènes se réduisent à des gros plans silencieux, où une larme ou une pause dans la musique deviennent plus puissantes que tous les effets spéciaux utilisés.
De la même manière, le personnage de Groot, en version bébé, est joué comme une mascotte quasi infantile, avec une innocence théâtralisée. Pourtant, le film rappelle constamment que Groot a été tué, ressuscité, mutilé. Il fait de cette petite créature au texte bi syllabique une métaphore du poids des blessures de l’enfance. Le contraste entre le “mignon” et le tragique crée un équilibre propre à Gunn : le film est complètement « pop » et pourtant hyper chargé émotionnellement.
On retrouve cette esthétique duelle dans Superman avec Krypto, le chien que garde Superman. Krypto est à la fois super‑puissant et complètement incontrôlable. Attachant et dangereux. Le film exploite ce côté “gamin” du personnage pour le rendre plus proche du public, avant de le faire basculer dans une véritable scène de tension émotionnelle.

La scène du kidnapping de Krypto, la douleur et l’attachement irrationnel que porte se grand bonhomme, qui par ailleurs porte le poids du monde sur ses épaules, à un chien désobéissant, mais attachant, contraste brutalement avec la maturité qu’on attend d’un super-héros super-responsable.
La faiblesse, la maladresse, la lâcheté : le véritable super‑pouvoir.
Gunn ne fait pas de l’humain un support passif de la puissance, il fait de la faiblesse le véritable moteur narratif. Dans ses films, la force ne vient pas de la capacité à surmonter sa douleur, mais de la capacité à la prendre pleine gueule, et à vivre avec. La lâcheté n’est pas un défaut, mais un mode de fonctionnement, souvent plus réaliste que le courage homérique fantasmé par une Amérique en perdition idéologique .
Dans Les Gardiens de la Galaxie Vol. 3, la scène de l’âme de Rocket est un exemple typique de cette approche. Le film nous montre une longue scène de l’enfance de Rocket, alors cobaye, victime de tortures répétées. La bande‑son, très populaire, très enfantine, contraste avec la violence de la scène, ce qui accentue la douleur. Rocket, qui apparaît comme un personnage ultra cynique se révèle comme un être profondément traumatisé, qui a survécu à la souffrance, justement, grâce à ce cynisme.

Le film ne le présent jamais comme un super‑héros, dans le sens vertueux du terme, mais il le transforme en figure de résilience, fragile, mais qui décide de continuer à vivre, en assumant ses défauts, malgré tout.
Cette scène est un exemple de ce que Gunn fait avec tous ses personnages : il ne les construit pas, il les montre.
Dans Superman, cette idée est poussée à l’extrême. Le film insiste sur un Superman gagne grâce à sa capacité à rester lié à ceux qu’il aime, et pas grâce à sa force sur-humaine.
La naïveté de James Gunn, ou la force de l’humour enfantin.
Gunn ne se démarque pas seulement par le contraste entre le décor et l’émotion, mais aussi par la naïveté assumée de son humour, de ses personnages, de ses décors. Il refuse la logique du sarcasme et du détachement permanent. Il préfère le rire franc, la mascarade, le burlesque. La naïveté n’est pas un défaut, mais une posture : le film assume l’absurdité du monde, et que l’humain, est, en réalité, toujours dépassé par la réalité des choses.
Dans Les Gardiens de la Galaxie, les scènes de dispute où les personnages se chamaillent comme des mômes, sont des scènes de tension, mais aussi des scènes de solidarité. Leur humour n’est pas une ironie froide, c’est un mécanisme de défense puéril. Le film ne se prend pas au sérieux, mais il prend au sérieux la douleur, la perte, la tristesse. Ce paradoxe est central : le film est drôle parce qu’il est douloureux.
Cette posture se retrouve dans Superman, où le film joue sur des éléments “kitsch” pour humaniser le héros, pour le rendre accessible, moins “mythique”. Le film choque pas par la violence des scènes de combat, mais par une tendresse et une bienveillance constante, même à l’égard des personnages mois aimables, qui prend à contre pied l’imaginaire hyper manichéen dont Hollywood nous abreuve.

James Gunn : l’obession de l’humain vulnérable
Dans le monde de James Gunn, l’humain n’est pas protégé par des muscles, des armures ou des super‑pouvoirs. L’humain est, au contraire, la matière première, la source d’énergie. Le film ne se conclut pas sur une victoire pure, mais sur une acceptation, une continuité. Les héros restent imparfaits, vulnérables, souvent blessés, mais ils continuent à vivre et à se lier aux autres.
Si Gunn est un réalisateur de l’humain maladroit, émotionnel, débordant, naïf, lâche, mais toujours attachant.
Les personnages de James Gunn ne sont pas des héros homériques, selon la définition hollywoodienne biaisée du terme. Ce sont des héros homériques dans le sens pur et premier du terme. Des forts, ou des faibles, trimbalés d’aventures en drames. Des héros qui subissent. Pas le genre de héros qui a toujours un coup d’avance. Mais chaque qualité de ses héros est immédiatement contrebalancée par des défauts bien minables. Et Gunn ne juge pas ses défauts. Ils ne cherchent même pas à les gommer. Il apprend à ses héros à vivre avec.
Il ne fait pas de films de l’exception, mais de la banalité qui se révèle dans le mythe, et qui se trouve, finalement, à être bien plus puissante que la perfection.
