Depuis 2020, un footing n’est plus vraiment un footing. S’il n’est pas sur Strava, il n’existe pas. La montre vibre, l’app félicite, les “kudos” pleuvent, ou pas. Garmin, Polar, Coros, Suunto et autres ont transformé la course à pied en gigantesque flux de data, de segments et de graphiques. Le running et le trail, longtemps royaumes du “feeling” et du chemin de traverse, sont devenus l’un des terrains de jeu préférés des technologies connectées : analyse de charge, VFC, VO₂max estimée, “training status”, “detraining” anxiogène et FOMO numérique. Ce qui amène à une question existentielle à l’air des running tech : courir… ou publier qu’on a couru ?

La révolution numérique du running
Strava, cerveau social du runner
Depuis 2020, Strava est passé de “simple carnet d’entraînement” à véritable réseau social central du running mondial, avec plus de 73 millions d’athlètes déclarés dès 2020 et une explosion des clubs en ligne pendant la pandémie. Les rapports “Year in Sport” ont montré un boom des groupes et défis virtuels : en avril 2020, plus de 30 000 clubs créés et près de 250 000 nouveaux membres en un mois.
Une étude sur la motivation des runners montre que ceux qui combinent groupes Strava et groupes “dans la vraie vie” sont les plus susceptibles de citer la connexion sociale comme moteur principal pour courir. En clair, la data ne sert pas qu’à mesurer : elle relie, motive, crée une identité commune.
Montres connectées : Garmin, Polar & co changent l’entraînement
Côté poignet, la montre GPS est devenue l’outil numéro un du coureur. “
C’est mon outil d’entraînement le plus utilisé : distance, allure, fréquence cardiaque, charge d’entraînement, tout y passe”, résume un coach trail dans un guide sur ses “training tools”.
À partir de 2020, les fonctions se sont sophistiquées :
- estimation VO₂max, “training load”, récupération conseillée,
- alertes d’allure, de puissance ou de FC pour respecter l’endurance fondamentale,
- synchronisation automatique avec Strava & TrainingPeaks,
- suivi du sommeil et de la variabilité de fréquence cardiaque pour ajuster les séances.
Résultat : un entraînement plus structuré, même pour les amateurs, et une démocratisation de méthodes autrefois réservées à l’élite.

La data comme moteur de progression
Les études qualitatives sur Strava montrent trois effets majeurs : auto-présentation, pression sociale et motivation.
Les coureurs aiment suivre leurs progrès (records, distances mensuelles), se comparent à leurs pairs, et trouvent dans la présence d’une “audience” une forme de responsabilité positive.
Une enquête Strava souligne que 62 % des runners impliqués à la fois en clubs physiques et sur Strava citent la connexion aux autres comme un moteur central.
Les running tech deviennent alors des coachs silencieux : elles rappellent la régularité, mettent des chiffres sur le ressenti et transforment l’entrainement en série à épisodes.
Dérives, mythos et Strava-art
“Si ce n’est pas sur Strava, ça n’existe pas”
La médaille a son revers. Un essai intitulé “Running for Kudos” pointe le double tranchant de Strava : motivation mais aussi comparaison obsessionnelle, pression sociale et check compulsif de l’app plusieurs fois par jour. Certains avouent penser à Strava pendant qu’ils courent : “Quels segments je vais chasser ? Qui verra ma sortie ?”.
On est passé du “je cours pour moi” au “je cours pour le feed”. Une étude sur la “réalité sociale” du running à Palembang conclut que les normes du groupe sur Strava peuvent pousser à courir plus vite ou plus longtemps que nécessaire, uniquement pour coller aux standards implicites de la communauté.

Le mythe de l’endurance fondamentale à 4’20/km
Autre dérive : le mensonge (ou l’auto-illusion) autour du “easy run”. Les réseaux regorgent de sorties annoncées “endurance fondamentale” à 4’20/km pour des coureurs au modeste niveau, alors que la physiologie, comme les coaches, rappellent qu’un slow running devrait souvent être bien plus lente.
La logique est simple : afficher du rapide, même sur le soi-disant cool, flatte l’ego et la vitrine sociale. Or, les revues d’entraînement montrent qu’un excès de “faux-facile” trop rapide nuit à la récupération, fatigue le système nerveux et mène droit en zone grise. Ni vraiment intensif, ni franchement récupérateur. La running tech permet de tout mesurer, mais elle n’empêche pas la surenchère d’ego.
L’art (et la vanité) du Strava Art
Autre symptôme de l’ère GPS : le “Strava Art”. Cartographier un dinosaure, un renne de Noël ou un portrait sur 20 km n’a plus rien d’exceptionnel. Des guides expliquent comment dessiner sur la carte, en traçant d’abord son motif sur des outils comme onthegomap.com puis en exportant le GPX vers sa montre.
C’est drôle, créatif, parfaitement vain… et révélateur : la course est un contenu social, autant (ou plus) qu’une pratique sportive.
La course à l’équipement
La data mania nourrit aussi une course sans fin à l’équipement :
- montres toujours plus chères, écrans AMOLED, cartographie, LTE,
- ceintures et brassards cardio, footpods, capteurs de puissance,
- écosystèmes fermés (Garmin, Polar, Apple, Coros) avec scores de “fitness”, dont même les utilisateurs se moquent parfois .
Les discussions techniques sur la “CTL” (chronic training load) ou le “training status” montrent bien l’ambivalence : des métriques utiles, mais souvent mal comprises, qui ajoutent autant de confusion que de science.
Entre chiffres et sensations, deux tribus qui se parlent
Les réfractaires : courir sans montre (ou presque)
Face à l’ hyper-quantification et la sacralisation des running tech, une autre tribu persiste, voire gagne en visibilité : les adeptes du “no watch”. Coaches et athlètes rappellent que l’affûtage du ressenti (respiration, tension musculaire, fatigue nerveuse) reste LE marqueur clé.
Plusieurs traileurs élites disent régulièrement faire des footings sans GPS ou sans regarder les chiffres, pour “laisser le corps décider”. Des articles de terrain pointent ce retour au “run by feel” comme contrepoids nécessaire à la frénésie numérique.
Vers un usage plus mature de la tech
Les travaux récents sur l’expérience des runners parlent d’une chose : l’équilibre. La running tech peut aider à structurer, connecter, rassurer. Mais son impact devient toxique quand la comparaison, la performance sociale ou la dépendance psychologique prennent le dessus.
L’usage “mature” serai :
- utiliser la montre pour contrôler vraiment l’endurance fondamentale (et surtout accepter qu’elle soit lente),
- se servir de Strava comme carnet et réseau, pas comme tribunal,
- s’autoriser des sorties sans data, ou non publiées (“privé” ou pas synchronisées) pour retrouver une forme de liberté.
Un sport entre futur et héritage
Depuis 2020, le running et le trail sont devenus un laboratoire idéal :
- futuriste par la tech, la data, les applis,
- profondément ancien par le geste, la simplicité de la foulée et la quête intérieure.
Les chiffres ont changé la face du sport, mais n’ont pas effacé la seule donnée qui compte vraiment : un corps qui avance, un cerveau qui doute, un cœur qui bat. Un jour avec Strava, un jour sans. Et, parfois, le luxe de courir sans autre objectif que de se sentir vivant.
Bango#
