Quand les sportifs rappellent qu’ils sont aussi des citoyens.
De Kylian Mbappé face au Rassemblement National, à Colin Kaepernick à genou pendant l’hymne américain, en passant par Megan Rapinoe, Lilian Thuram ou Lewis Hamilton, les athlètes ne se contentent plus de distraire les foules, ils prennent position. Est ce que c’est nouveau ? Non. Et est ce que c’est surprenant ? Non plus. Et en plus, ce faisant, ils forcent le monde du sport à regarder la politique droit dans les yeux.

Le sport apolitique, vraiment ?
L’écueil classique de la discussion au repas de famille : « le sport, ça n’a rien à voir avec la politique ». Il revient dès qu’un joueur prononce autre chose que « on a tout donné« , comme si le terrain avait le pouvoir d’effacer un passeport, une origine sociale, l’Histoire ou un bulletin de vote.
Cette idée d’un sport neutre arrange, en fait, beaucoup de monde.
Mais les États, en réalité, utilisent les grands événements sportifs comme des vitrines diplomatiques, depuis toujours. Les fédérations choisissent où l’on joue selon des rapports de force géopolitiques qui se fout largement l’aspect sportif, et les marques préfèrent des champions lisses, bankables et silencieux aux grandes gueules (pourtant adorés par les foules).
Le paradoxe est là : tout l’écosystème sportif baigne dans le politique, mais on demande souvent aux athlètes, les vrais actuers, d’être les seuls à se taire. Depuis une dizaine d’années, les réseaux sociaux, Black Lives Matter, #MeToo, les débats sur les droits humains ou la montée des extrêmes droites ont fissuré ce vieux pacte de silence.
Mbappé, le capitaine-citoyen.
La dernière séquence autour de Kylian Mbappé s’inscrit dans cette longue lignée.
En mai 2026, le capitaine des Bleus s’est inquiété publiquement d’une éventuelle arrivée au pouvoir du Rassemblement National, parti d’extrême droite raciste xénophobe, assumant de parler non seulement en tant que footballeur, mais aussi comme citoyen.
La réaction a été immédiate. Jordan Bardella et le RN ont contesté sa légitimité à intervenir dans le débat public. Dans le même tant, la séquence a relancé une vieille question française : un joueur de l’équipe de France a-t-il le droit de parler politique sans être sommé de « rester à sa place » ?
Ce « moment Mbappé » dit quelque chose de plus large que son seul cas. Il montre que le maillot bleu reste un miroir tendu au pays, surtout lorsqu’il est porté par une star noire, jeune, populaire et qui refuse d’être réduit au simple rôle de performer.
France : du mythe 1998 à la parole plus frontale.

En France, la politisation du sport n’a pas commencé avec Mbappé. La victoire de 1998 a longtemps été récupérée politiquement, à travers le récit « black-blanc-beur ». Un mythe, qui transformait l’Equipe de France de Foot en symbole d’un vivre-ensemble fantasmé. Avant que ce mythe ne soit largement contesté par les crispations identitaires des années suivantes.
Lilian Thuram a été l’un de ceux qui ont refusé de laisser cette légende devenir une carte postale. Son engagement public contre le racisme et les discriminations a prolongé autrement la séquence 1998. Avec son engagement politique, contre le racisme, il a en rappeler que les héros nationaux ne cessent pas d’être des citoyens une fois la coupe ramenée à la maison.
Karim Benzema, de son côté, a fait exploser le vernis en 2016, lorsqu’il a estimé que Didier Deschamps avait « cédé à une partie raciste de la France ». Qu’on juge la formule juste ou excessive, justifiée, ou pas, elle a exposé la dimension politique d’un débat présenté jusque-là comme purement sportif ou moral.
États-Unis : Kaepernick, Rapinoe, LeBron.

Le cas le plus marquant reste celui de Colin Kaepernick. En 2016, le quarterback des San Francisco 49ers a commencé par refuser de se lever pendant l’hymne national avant de poser le geste du genou à terre pour dénoncer les violences policières et le racisme systémique aux USA.
Le coût a été immense : Kaepernick est devenu une figure mondiale de la contestation, mais sa carrière en NFL s’est pratiquement arrêtée là. Son geste a pourtant essaimé bien au-delà du football américain et a redéfini, dans le sport moderne, la figure du sportif prêt à perdre sa place pour rester fidèle à sa conscience.
Megan Rapinoe a prolongé cette ligne de fracture. La championne du monde américaine a soutenu Kaepernick, défendu les droits LGBT+ et l’égalité salariale… Plus tard, elle a annoncé qu’elle n’irait pas à la Maison-Blanche de Donald Trump après la victoire de Team USA à la Coupe du Monde féminine.
LeBron James a, lui, déplacé le débat à une autre échelle. Ses prises de parole contre les violences policières, son engagement civique et la formule « more than an athlete » ont transformé l’injonction conservatrice à « se taire et dribbler » en preuve inverse : une superstar mondialisée peut aussi devenir acteur du débat public.

L’international : genoux à terre, F1, géopolitique.
En Europe, Marcus Thuram (le fils de son père) a incarné la continuité de ces gestes militants. En 2020, après un but en Bundesliga, il a mis un genou à terre en hommage à George Floyd, prolongeant l’héritage de Kaepernick dans le football européen.
Lewis Hamilton a introduit cette parole dans un autre univers, longtemps perçu comme le plus verrouillé : la Formule 1. En portant un t-shirt réclamant justice pour Breonna Taylor et en poussant la F1 à se confronter au racisme et à ses contradictions géopolitiques, il a montré que même les sports les plus corporates ne peuvent plus se prétendre hors-sol.
Novak Djokovic rappelle enfin qu’un sportif-citoyen n’est pas toujours applaudi pour les « bonnes » causes. Ses messages sur le Kosovo et son rôle central dans les débats sur la vaccination ont illustré une autre vérité. Dès qu’un champion parle de nation, de souveraineté ou de liberté individuelle, il devient un acteur politique à part entière, pour le meilleur comme pour le pire.
Ce que ces prises de parole changent.
Toutes ces séquences racontent la même bascule. Certains sportifs ne veulent plus seulement être une pancarte marchande chargée de divertir et de vendre des chaussures. Ils veulent également porter leur citoyenneté et leurs convictions, face à une audience gigantesque, malgré le prix à payer.
Les réactions, elles, changent peu. À chaque prise de parole, on retrouve le même triptyque feignant. Des « responsables » politiques qui dénoncent une sortie illégitime. Les institutions sportives invoquent la prudence ou la neutralité. Et les fans se divisent entre soutien enthousiaste et rejet brutal.
Le vrai sujet n’est donc peut-être pas de savoir si le sport est politique. Il l’a toujours été. La vraie question est de savoir pourquoi la citoyenneté des athlètes continue de déranger autant dès qu’ils se la réaproprient.

