TransPyrénéA : 100 KM pour fuir le bureau.

Ou comment l’ultra trail est devenu le loisir préféré des cadres au bord du burn out.

Une étude menée lors de l’UTMB 2011 montrait déjà que 60% des inscrits présentaient des risques de dépendance à l’effort extrême, un phénomène surnommé la « bigorexie ».

Vendredi 14 août, 5 heures du matin, devant la cathédrale de Saint-Jean-Pied-de-Port.

100 kilomètres de GR10, cinq mille mètres de dénivelé positif, et quatre jours pour rallier Hendaye. Bienvenue sur le « 100 % Basque » de la TransPyreneA, la petite sœur civilisée d’un monstre qui, sous sa forme intégrale, traverse les Pyrénées du Perthus à l’Atlantique sur près de 900 kilomètres et 56 000 mètres de dénivelé, en une quinzaine de jours. Sur la ligne de départ, on croise quand même beaucoup des cadres venus « tester leurs limites ».

Le cliché a la vie dure, et il est en partie vrai.

Le Figaro le documentait en 2023 : la pratique du trail a explosé chez les catégories socioprofessionnelles élevées, ces urbains qui troquent le costume du vendredi soir pour un sac à dos technique et 78 km de nuit sur la SaintéLyon.

Un an plus tard, le même journal recueillait le témoignage de citadins pour qui courir en montagne, c’est « se sentir exister ».

Traduction : le quotidien vide et l’ultra trail comble ce vide

Reste à savoir ce qu’on remplit exactement.

En 2011, la psychologue Élodie Gailledrat a fait passer un questionnaire de dépendance à l’exercice physique, l’EDS-R, échelle validée scientifiquement, à 1775 coureurs inscrits sur les épreuves de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc. Résultat : 7 % des répondants entraient dans la catégorie « dépendants à l’exercice physique », et près de sept sur dix affichaient des scores de personnalité à risque.

Ce syndrome a un nom qu’on croise désormais dans les diners en ville : la bigorexie.
Reconnue comme trouble comportemental par l’OMS depuis 2011 (la même année, curieusement, que l’étude de Chamonix.montblanc).

Précisons, parce que les chiffres méritent qu’on s’y arrête : une étude française plus récente, menée auprès d’ultra traileurs, et publiée par l’université de Lorraine, ramène le taux de dépendance avérée à 5 %, loin des 7 % de Chamonix.

Les instruments de mesure varient, les échantillons aussi, et la littérature scientifique internationale sur l’addiction à l’exercice oscille, selon les outils utilisés, entre 3 % et 42 % de sportifs concernés.

Bref, la « bigorexie » est un vrai diagnostic, pas une simple métaphore de magazine, mais son ampleur exacte reste débattue chez les chercheurs. Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est qu’une addiction touchant potentiellement 2 ultra-traileurs sur 3, selon les critères les plus larges, mérite qu’on s’y attarde.

L’addiction, en soi, n’est peut-être pas la meilleure clé de lecture. Le psychiatre Laurent Karila, qui reçoit des patients bigorexiques à l’hôpital Paul-Brousse, rappelle que

« la bigorexie traduit un trouble plus profond » et qu’elle apparaît souvent après un traumatisme professionnel ou affectif. Le sport extrême ne serait donc pas la maladie, mais le pansement (ou pour les plus atteints, le symptôme) déplacé d’un mal qu’on refuse de nommer autrement : le monde moderne.

C’est là que la TransPyreneA devient intéressante à observer, au-delà de sa réputation de raid parmi les plus durs du monde. On ne s’inscrit pas à 100, 200 ou 900 kilomètres de sentiers pyrénéens par accident. On choisit une douleur qu’on maîtrise, face à un chronomètre, avec une ligne d’arrivée précise et des règles claires. Un contre feu à une douleur professionnelle diffuse, sans fin visible, sans classement, sans médaille.

Dans l’entreprise, on subit. Sur le GR10, on a choisi.

Le dépassement de soi devient une thérapie chronométrée contre la vacuité imposée du lundi matin.

Sauf que la thérapie, si elle dérape, reproduit exactement ce qu’elle prétend soigner : la fuite en avant.

Remplacer un burn-out de bureau par un burn-out sportof, c’est changer de paysage sans changer de logiciel. Les 7 % de dépendants identifiés par Gailledrat n’ont pas rangé leur costume : ils ont juste troqué le tableau Excel pour les gilets d’ultra, avec la même incapacité à décrocher.

Alors, thérapie ou rechute costumée en aventure ?

La TransPyreneA n’a pas vocation à répondre à la question. Elle se contente de proposer le GR10, un tracker GPS et une armée de bénévoles pour vous ramener vivant.

Mais chaque année, aux petites heures d’un mois d’août, une centaine de cadres posent leur ordinateur, et vont chercher dans les Pyrénées ce que le bureau leur refuse : une souffrance choisie.

Reste à savoir, une fois la ligne franchie, s’ils se sentent vraiment guéris, ou juste prêts pour la prochaine inscription.

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