chamonix mont blanc train station with mountain view

The Speed Project 2026 : Chamonix – Marseille. Pas de règle. Pas de parcours.

photo : Giulia Bertolazzi pour albaoptics

Chamonix, 4h du matin, un samedi d’août

Il est 4 heures du matin ce samedi 22 août 2026, place du Triangle de l’Amitié à Chamonix. À quelques centaines de mètres, l’UTMB dort encore : la grand-messe du trail mondial n’ouvrira ses hostilités que le 24 août avec le départ nocturne de la TDS (RUN’IX). Mais dans l’ombre du Mont-Blanc, une autre foule s’échauffe déjà. Pas de dossards fluo, pas de speaker qui égrène les temps de passage, pas de barrières Vinci. Juste des runners en tenue technique, quelques minivans mal garés, et cette tension particulière qui précède les grands départs clandestins.

36 équipes viennent de s’élancer (Fermanagh Herald). Direction Marseille. Distance officielle : environ 450 kilomètres. Parcours officiel : aucun.

Bienvenue à The Speed Project édition CHX 2026, la course la plus underground de l’ultra-endurance européenne, celle qui préfère l’invitation privée au dossard payant et le hors-piste alpin au balisage. Si la Barkley est le Fight Club du trail américain, TSP CHX en est la petite sœur européenne, sauf que la première règle, ici, c’est qu’il n’y a pas de règle.

Une légende née sur le bitume californien

Pour comprendre ce qui se joue entre les Alpes et la Méditerranée, il faut remonter à Los Angeles, 2013. Nils Arend et une poignée de coureurs posent alors les bases de ce que le milieu appellera The Speed Project : un relais sauvage de 548 kilomètres jusqu’à Las Vegas, à travers le désert Mojave (Miles Republic). Pas de site internet, pas de médailles, pas d’autorisation préfectorale. Juste une start line, une finish line, et l’obligation d’éviter les autoroutes.

L’ADN est là dès la première édition : DIY, no rules, esprit underground. On est plus proche du zine punk que du plan marketing d’ASO. La course grandit à bas bruit, portée par Instagram et les running crews les plus stylées de la planète. De New York à Tokyo, en passant par Berlin. Wikipédia la classe pudiquement dans la catégorie « unsanctioned running relay ».

En 2024, l’organisation ouvre un chapitre européen : The Speed Project CHX, de Chamonix à Marseille.

Le principe ? Rigoureusement le même.

Les paysages ? Radicalement différents.

Là où les Américains traversaient un désert plat et brûlant, les Européens héritent d’un dénivelé qui va, selon la route choisie par les équipes, de 4 800 à 12 000 mètres positifs (Sleek Magazine). Entre glaciers et calanques.

Le règlement tient en une phrase

« You have to run from Chamonix to Marseille in the shortest time possible, and that’s it. » .

Concrètement, chaque team réunit six coureurs en relais, plus deux à quatre membres de crew au volant d’un minivan. Certaines équipes fractionnent en séquences de 5 kilomètres, d’autres partent sur des relais longs de 30 à 40 kilomètres. Certaines empruntent les cols alpins classiques, Cormet de Roselend, lac du Grand-Maison; d’autres taillent leur propre ligne dans la carte IGN comme Bear Grylls avec un GPS Garmin. Le premier arrivé sur la plage de Marseille gagne. Le dernier gagne aussi, mais moins.

L’an dernier, la team AAAC & Ravanel a bouclé les 450 kilomètres et leurs 12 000 mètres de dénivelé en 39 h 55, remportant l’édition secrète 2025. Le collectif Aerogang Paris, lui, a signé un chrono de 34 h 19 sur 450 kilomètres.

Cette année, on murmure que plusieurs teams français visent la barre des 30 heures, portées par le retour d’expérience de deux éditions précédentes. Les vainqueurs 2025, côté international, ont bouclé le truc en 30 h 30.

À titre de comparaison, l’UTMB 2026 accorde 46 h 45 pour parcourir 174 kilomètres avec 9 900 m D+.

Pas de site internet, invitation VIP et sélection à la Barkley

Ici, on n’achète pas son dossard sur ChronoSports. On tente sa chance. « Il existe bel et bien un formulaire d’inscription, mais l’absence de site internet complique un peu la chose », explique Miles Republic (Miles Republic). Les aspirants doivent glaner les indices semés par l’organisation sur Instagram, remplir un dossier de motivation, et prier pour recevoir la fameuse invitation VIP.

Selon les millésimes, la course accueille entre 30 et 40 équipes, soit environ 200 à 250 coureurs; quand l’UTMB en aligne près de 10 000 sur sa semaine. Cette rareté organisée, cette pénurie assumée, c’est évidemment l’un des grands ressorts de la mystique TSP. On est plus proche du Burning Man version chaussures de running que du Marathon de Paris.

Le running crew Blue Track Club l’a résumé mieux qu’un communiqué de presse :

« @thespeedproject Chamonix – Marseille, season 2, it’s on. »

Toute la culture TSP tient dans ce laconisme instagrammable.

Croissants, dunks dans la rivière et Steppenwolf sur l’autoradio

Ce qui fascine dans The Speed Project, ce n’est pas la performance sportive brute. C’est le récit. Chaque team documente ses trente à quarante heures d’errance sportive comme un road-movie indé. Un post viral de septembre 2025 résumait la traversée en un poème beatnik :

« Un relai sur 498 km. 32 000 ft de D+. 43 heures. Au milieu de la nuit. Croissant et espresso. Des rivères à enjamber. Des petits villages de campagne. Steppenwolf. The best team. Des vaches. Des bagnoles embourbées. De la rigolade. Des encouragements. Des chiens errants. Pose un pied devant l’autre, et recommences jusqu’à ce que tu arrives à la mer. »

On est quelque part entre Kerouac, Werner Herzog et un clip d’On Running. La course produit du contenu à la chaîne : films documentaires, expos photo, projections en concept store…

Cette esthétique compte autant que le chrono. Chaque équipe embarque son photographe, son vidéaste, parfois même son emotional support dog.

On court pour raconter.

Et on raconte pour appartenir à une tribu qui se reconnaît à trois signes : un tote bag, une paire de running, et un compte Instagram avec des followers qui likent tous les mêmes running crews.

Le rite d’arrivée : huit corps dans la Méditerranée

Après 30 à 40 heures d’insomnie collective, la finish line n’est pas une arche gonflable brandée. C’est la Méditerranée. En 2025, une équipe est arrivée au bout et n’a pas passé la ligne d’arrivée, mais juste couru directement dans la Méditerranée. Ce rite du plongeon groupé est devenu l’image-signature du Speed Project européen. Un mélange de fin de camp de vacances et de baptême païen. Ce lundi 24 août au matin, les premières équipes devraient toucher la Méditerranée avant que l’UTMB n’ait donné son premier départ.

Pourquoi cette course pirate fascine autant

The Speed Project 2026 s’inscrit dans une tendance de fond que l’industrie du running observe avec fascination : le retour de l’ultra-endurance anti-fédération. Alors que les grands trails deviennent de plus en plus corporate : dossards à 400 euros, sponsors, plateaux TV L’Équipe pour l’UTMB. TSP capitalise sur l’inverse : gratuité de l’esprit, opacité de l’inscription, absence totale de spectateur.

Running Crews parle d’un « avant-poste » où se rejoignent culture running et hiking, dans un mouvement plus large de reconnexion à l’aventure brute. Autrement dit, à mesure que le running mainstream se transforme en fitness lifestyle, TSP joue la carte du contre-programme : moins de watts, plus de sens.

C’est aussi une course profondément made in Europe dans son casting : équipes parisiennes (Aerogang, Blue Track Club), marseillaises (Running Club Catalans), berlinoises, milanaises (Rundagi Runaway), londoniennes. Toutes réunies par un même code : celui du running crew, cette forme d’associationnisme sportif urbain né dans les années 2010 et qui ressemble beaucoup, dans son fonctionnement, à des crews de skate.

À suivre ce week-end

Les premières équipes devraient rallier Marseille entre le dimanche soir et le lundi 24 août dans la matinée. Aucun classement officiel ne sera publié en temps réel (cohérent avec la philosophie maison). Il faudra suivre les stories Instagram des équipes (@thespeedproject, @aerogang.paris, @bluetrack.club) et attendre les premiers films de retour de course, en général diffusés dans les semaines qui suivent. Pendant ce temps, à quelques kilomètres, l’UTMB préparera ses caméras 4K et son dispositif média.

Deux courses, deux planètes, un même massif du Mont-Blanc.

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