The Speed Project 2026 : 340 miles de poussière, de t-shirts troués et de vibes.

Quelque part dans le désert du Mojave, entre une station-service abandonnée et le néant absolu du Nevada, un coureur en t-shirt vintage déchiré, avale son 16em km de la nuit sous un ciel plein d’étoiles. Pas de dossard. Pas de ravitaillement officiel. Pas de juge de course. Juste lui, ses potes dans un van, et une Instagram story qui va faire 40 000 vues avant le lever du soleil.

Bienvenue à The Speed Project 2026.

Bienvenue dans l’événement running le plus cool, et probablement le plus insensé, de la planète.

C’est quoi « The Speed Project » ? (pour les trois personnes qui ne savent pas encore.)


The Speed Project (TSP), c’est une course-relais non officielle de 340 miles (environ 550 km) reliant Los Angeles à Las Vegas à travers le désert de Mojave. Pas d’inscription en ligne. Pas de départ groupé avec arc gonflable. Pas de médaille finisher en chocolat. L’événement a été fondé par le photographe allemand Nils Arend, dont le principe fondateur tient en une phrase : no rules, no entry fee, no prize money. Juste des équipes invitées, un chrono, et plusieurs centaines de kilomètres de bitume surchauffé.

La première édition remonte à 2014. Depuis, TSP est devenu le Coachella du running : un moment-culte où se croisent des athlètes d’élite, des collectifs urbains, des créatifs, des photographes et, soyons honnêtes, quelques influenceurs qui courraient moins si leur iPhone était en rade. C’est à la fois ce qui en fait son génie et ce qui agace .

LALV26 : les chiffres qui comptent (et ceux qui font mal aux jambes).

L’édition 2026 (baptisée LALV26) s’est déroulée début avril, avec le traditionnel départ depuis Santa Monica et l’arrivée sous l’enseigne lumineuse de Las Vegas. Et comme chaque année, le désert a tenu ses promesses : chaleur écrasante, nuits glaciales, routes sans fin et beauté brutale.

Côté records, l’édition a été particulièrement agitée.

Biel pulvérise le record solo.

Le Barcelonais Biel (@bielruns) a établi un nouveau record solo sur le parcours LALV, bouclant les 340 miles dans un temps qui redéfinit ce qu’un être humain peut infliger à ses jambes. Une performance solo qui appartient à une autre catégorie de démence. Celle qu’on ne comprend vraiment qu’au kilomètre 400 quand les hallucinations commencent.

Project Stella : le record féminin s’effondre.

L’équipe Project Stella a quant à elle fracassé le record féminin, avec plusieurs heures d’avance sur la marque précédente. Une performance d’autant plus remarquable que les femmes qui participent à TSP naviguent dans un événement encore très masculin dans sa culture visuelle.

Portland Bureau of Runners : le nouveau record OG.



Du côté des équipes, les Portland Bureau of Runners ont décroché un nouveau record OG, confirmant que TSP reste un terrain de jeu pour les équipes qui savent mêler performance et esthétique soignée.

Pourquoi The Speed Project est devenu LE symbole de la contre culture running.


Il faut rendre à César ce qui est à César : The Speed Project a réussi quelque chose d’assez rare dans le sport. Il a transformé un effort physique extrême en objet culturel désirable. Le running, longtemps perçu comme un sport du dimanche matin en short trop court, est devenu en une décennie une esthétique, un mode de vie, presque une identité sociale. Et TSP en est l’emblème absolu.

Les photos sont dingues. Les coureurs sont beaux. Les vans sont customisés. Les t-shirts sont troués aux bons endroits. Le désert est cinématographique. Chaque édition produit des images qui feraient pleurer un directeur artistique de magazine lifestyle.

On court 550 km mais on a quand même le temps de trouver la bonne lumière pour le golden hour shot.


Ce n’est pas un hasard si des marques comme Nike, New Balance ou On Running rêvent d’associer leur nom à l’événement. TSP a capturé quelque chose d’essentiel : la liberté radicale, loin des chronomètres officiels et des podiums en plastique.

Le revers de la médaille (quand le cool devient un boulot à plein temps)



Bon. Maintenant qu’on a dit du bien, parlons franchement.

The Speed Project souffre, depuis quelques éditions, d’un syndrome bien documenté dans la culture sportive contemporaine : le show off.

La hype a tellement grossi qu’elle commence à déborder sur le contenu lui-même. On se demande parfois si certains participants courent les 340 miles ou s’ils courent après les 340 stories Instagram qui vont avec.

Les signaux sont subtils mais bien là : des équipes qui arrivent avec un photographe dédié et un réalisateur embarqué. Les tenues coordonnées à la couleur du van. Les captions Instagram rédigées avant même d’avoir posé un pied dans le désert. La logistique médiatique qui, pour certains groupes, semble presque plus travaillée que la foulée.
Il y a quelque chose d’un peu vertigineux dans le décalage entre the Speed Project tel qu’il se raconte (raw, underground, no rules) et la réalité d’une machine à contenu parfaitement huilée.
Des équipes d’élite sponsorisées, des live streams, des marques partenaires et un écosystème d’influenceurs running qui, soyons honnêtes, courent peut-être leur meilleur kilomètre quand la caméra est allumée.

Le runner lambda, lui, celui qui se lève à 6h pour faire son footing avant le boulot, qui gère ses douleurs au genoux depuis 3 ans, regarde tout ça avec un mélange d’admiration sincère et une légère nausée. C’est beau, c’est inspirant, mais c’est pas exactement mon dimanche matin sous la pluie à Montluçon dans l’Allier

Faut-il en vouloir au Speed Project d’être trop cool ?



Non. Et voilà pourquoi.

Il existe dans chaque culture sportive un besoin d’événements mythopoïétiques, des épreuves qui fabriquent des mythes, qui repoussent les frontières de l’imaginaire collectif, qui disent regardez jusqu’où le corps peut aller.

Le Tour de France a son Alpe d’Huez.

L’alpinisme a son K2.

Et le running a The Speed Project.

Oui, la hype est parfois too much. Oui, le côté show est assumé jusqu’au ridicule. Oui, certains participants semblent davantage motivés par le contenu que par la performance.

Mais est-ce que cela invalide la beauté brute de ce que l’événement accomplit ? Certainement pas.

The Speed Project remplit une fonction essentielle : il pousse la culture running au-delà de ses propres limites. Il montre que la course à pied peut être spectaculaire, photogénique et tribale.

Il donne envie à des gens qui n’auraient jamais enfilé des runnings de le faire.
Et pas pour finir un marathon en 3h42 avec le plan d’entraînement Hoka, mais pour kiffer.
Et si quelques t-shirts troués et quelques photos « overexposed » sont le prix à payer pour que le running continue de se réinventer, d’attirer de nouveaux profils, de bousculer ses propres codes… so be it.

Ce que The Speed Project dit du running de demain.

L’édition LALV26 a confirmé une tendance de fond : les événements qui font bouger les lignes dans le running ne sont plus ceux qui ont le plus de participants, le plus d’organisation ou le plus de chronométreurs officiels.

Ce sont ceux qui ont la meilleure histoire à raconter.

Le running est en train de vivre ce que le surf a vécu dans les années 70, ce que le skateboard a vécu dans les années 90 : une collision entre performance athlétique et culture visuelle forte.

La création d’une culture forte.

La prochaine fois que vous verrez passer dans votre feed une photo de coureurs en t-shirt troué devant un lever de soleil sur l’autoroute 15, quelque part entre Barstow et Jean dans le Nevada, avec une légende du type « no rules, just miles », vous avez parfaitement le droit de lever les yeux au ciel.

Mais sauvegardez quand même la photo. Parce que quelque part, ça donne sacrément envie de courir.

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